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Vive la critique !

 

Vive la critique ! Par le terme « critique », j’entends à la fois la lecture historico-critique des textes et la critique adressée par les personnes qui ne partagent pas cette foi. Celles-ci ne sont en aucun cas une menace pour la foi. Et il me semble que notre capacité à accepter et étudier les critiques adressées au christianisme pourrait avoir une petite vertu d’exemple. Nous vivons dans un monde qui accepte de moins en moins la critique et qui joue la carte de l’offense et du manque de respect pour faire taire les propos qui ne plaisent pas. Certaines idées heurtent tellement ce que d’aucuns appellent la « bien pensance » (les opinions plutôt conformistes) que l’on tente de les exclure du débat public. Plusieurs conférences prévues dans des universités ont dû être annulées car la protection des orateurs ne pouvait être assurée, ou parce qu’on redoutait des troubles sérieux dans l’université (blessures, dégradations). Plaidons plutôt pour des débats vifs, pour un exercice libre de la critique, même quand elle ne nous plaît pas. En effet, notre foi ne craint rien et notre monde en a terriblement besoin.

 La foi et le doute

Quelle est donc cette foi que la critique ne peut en rien menacer ? C’est la foi au sens de mouvement intérieur de confiance en un extérieur que l’homme nomme Dieu. L’homme tient ce Dieu pour ce qui est ultime. La foi est « préoccupation ultime » comme l’écrit Paul Tillich (1886-1965) et ne repose pas sur la véracité historique de récits bibliques. En revanche, les textes bibliques peuvent susciter ou intensifier cette foi, et ils le font. Et c’est précisément parce qu’ils le font que la Bible a une autorité.

Tillich, dans La dynamique de la foi, évoque à de nombreuses reprises la foi que la critique menace. « On a toujours tenu la connaissance, sous toutes ses formes, pour l’activité de la raison humaine qui entre le plus facilement en conflit avec la foi. Il en va ainsi notamment quand on fait de la foi une forme inférieure de savoir qu’on accepte parce que l’autorité divine en garantit la vérité ». Cette foi ébranlable, qui souvent ne doute pas avant d’être mise en pièces par la critique, parce qu’elle croit savoir, se distingue de la foi qui doute, qui sait qu’elle ne sait pas mais qu’elle croit. Cette foi est un acte non pas intellectuel comme peut l’être l’adhésion à un credo mais un acte existentiel. Si le doute ne la quitte pas, c’est parce que l’homme est pris entre l’être et le non-être, le sens et le non-sens, la vie et la mort. Tillich décrit ainsi cette foi : « Dans l’acte de foi, un être fini est saisi par l’infini et se tourne vers lui. Il s’agit d’un acte fini, avec toutes les limitations du fini, et d’un acte auquel l’infini participe au-delà de ces limitations. Comme expérience du sacré, la foi est certaine, mais elle est incertaine dans la mesure où c’est un être fini qui reçoit l’infini auquel elle se relie. On ne peut pas supprimer cette incertitude de la foi, c’est le courage qui l’accepte ». L’homme fait l’expérience de moments de sens et de moments de non-sens. Par la foi, il se tourne vers le sens, l’être. Aucune vérité d’ordre scientifique, historique, ne peut venir valider ou invalider cet acte.

 Tuer tout Dieu qui peut l’être

Le libre usage de la critique, s’il peut détruire des interprétations erronées de textes bibliques, peut aussi détruire certaines images de Dieu. John Shelby Spong (né en 1931), ancien évêque épiscopalien de Newark, a coutume de dire que « tout Dieu qui peut être tué devrait être tué ». Dans le travail de réflexion qui permet au croyant d’être en mesure de rendre compte de sa foi, d’être responsable, la critique est en réalité une alliée, qui déloge les faux Dieux et les idoles et encourage le croyant, sans cesse, à affiner sa relation à Dieu et sa façon de l’exprimer. Plus les idoles s’effacent, plus la foi qui attache le croyant à Dieu s’intensifie. Le travail de réflexion critique est une découverte progressive, l’invention lente d’un trésor enfoui sous un langage rendu incompréhensible par ceux qui l’ont pris à la lettre. Le travail critique ne consiste pas à discréditer le langage chrétien. Ce serait une solution aisée. Ce langage chrétien fournit des termes, des concepts, qui attendent un interprète qui leur donne vie. Plus le langage est riche, plus le monde dont il rend compte est affiné, subtil, plus il est compréhensible, plus il est supportable, plus il trouve du sens, plus il est jouissif.

La critique est nécessaire au croyant et elle l’est aussi pour l’apologétique. En effet, comment rendre compte de la foi chrétienne et la faire connaître, la défendre parfois dans un débat d’idées, si elle est menacée par le monde de la raison qui use de la critique sans limite ? Le dialogue avec l’athéisme, par exemple, est une source de réflexion particulièrement intéressante pour le croyant et permet de retravailler l’apologétique et de l’adapter au monde dans lequel il vit, de rester présent à ce monde.

 Le statut de la Bible et du Christ

Alors comment lire les textes bibliques ? Qu’y chercher ? Les approcher avec une conception erronée de ce qu’ils sont peut conduire au dogmatisme ou à leur rejet. David Friedrich Strauss (1808-1874) en a fait l’expérience, en espérant trouver dans sa lecture des réponses que les textes n’étaient absolument pas en mesure de donner parce qu’ils proposent autre chose que les faits que Strauss cherchait. L’herméneutique est essentielle pour que foi et critique biblique coexistent, aillent de concert. Dans un texte tiré du recueil Cinq études herméneutiques, Ricœur écrit que « ce qui est en effet à interpréter dans un texte, c’est une proposition de monde, d’un monde tel que je puisse l’habiter pour y projeter un de mes possibles les plus propres ». La Bible ne fait pas exception et doit être lue en acceptant ce qu’elle propose et non en imposant ce que l’on voudrait y trouver.

La christologie est un point très sensible pour les opposants au libre usage de la critique. Certaines christologies ne sont pas tenables au vu des connaissances apportées par la critique biblique. On devrait peut-être dire, en fait, que certaines « Jésulogies » ne sont pas tenables, car le centre de leur réflexion n’est pas le Christ de la foi mais le Jésus historique, figure ô combien faible pour ériger une réflexion dogmatique.

 La critique source de liberté

Foi et critique sont compatibles. Tillich écrivait qu’« une foi qui détruit la raison se détruit elle-même et détruit l’humanité de l’homme ». Pour certains, la critique est encore un danger parce qu’elle menace ce qu’ils voudraient faire reconnaître comme des vérités démontrables. Ces croyants, inquiets du « relativisme » qui place la Bible au même plan que les autres livres et le christianisme au même plan que les autres religions, défendent une foi qui détruit la raison. La critique menace la foi qui se pense démontrable. Cette foi impose aux croyants un credo présenté comme incontestable. Comment, alors, s’approprier sa foi ? Si je dois me contenter de reproduire la pensée des autres, où est ma liberté ? Si je ne peux pas interroger ma foi avec ma raison, sans poser de limites à la critique, où est ma créativité, marque de la passion que suscite ma foi ? Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher (1768-1834) écrivait dans ses Discours sur la religion que « rien n’est moins chrétien que de chercher l’uniformité dans la religion ». Le libre usage de la critique n’est pas une menace pour la foi, mais il peut être l’instrument de la passion de la foi de chacun dans la quête du Dieu dont elle a soif.

 

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À propos Abigaïl Bassac

est titulaire d’un master de l’École Pratique des Hautes Études (section des sciences religieuses) et étudiante en master de théologie à Genève. Elle est assistante des enseignants à l’Institut Protestant de Théologie et directrice de la rédaction d’Évangile et liberté.

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