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À la recherche d’un Islam libéral
Toutes les religions, toutes les
doctrines, tous les systèmes philosophiques manifestent toujours
une tendance “ libérale ”, c’est-à-dire
qui sait relativiser les vérités, les faire évoluer,
les replacer dans le contexte du monde contemporain, du monde de la
raison et aussi évidemment, une tendance opposée. L’islam
n’a pas échappé à cette règle générale,
même si aujourd’hui le côté libéral
est plutôt masqué par le côté opposé
qui fait beaucoup parler de lui.
En un sens d’ailleurs, l’islam orthodoxe me paraît
fondamentalement plus rationnel que le christianisme. Je m’expliquerai
là-dessus plus loin. Mais rassurez-vous, cher lecteur, je n’irai
pas jusqu’à me convertir à l’islam.
Nous allons, dans cet article, partir à la recherche de ce
que furent, à travers l’Histoire, les tendances libérales
de l’islam.
- 1.LE PROBLEME DES SOURCES
- 2. DES ELEMENTS TRES LIBERAUX DANS L’ISLAM DES ORIGINES
- - Dieu Unique
- - Pas de rédemption
- - La faible importance des dogmes
- - La Loi
- 3. LES MUTAZILITES
- 4. LES PHILOSOPHES
- 5. LES MODERNISTES
1.LE PROBLEME DES SOURCES
Le Coran
Mohammed, comme Jésus,
n’a rien écrit. Le Coran rapporte d’ailleurs qu’il
ne savait ni lire, ni écrire.Ses compagnons ont bien écrit
quelques sourates sur des parchemins, des branches de palmier et
des omoplates de chameau, lesquels ont plus ou moins circulé.
Mais dans l’ensemble, suivant la tradition orientale, c’est
la transmission orale qui était chargée de répandre,
après sa mort, les révélations faites au Prophète.
Mais voilà que ses compagnons meurent eux-aussi, à
la guerre, ou de mort naturelle. Abou Bakr, le grand ami de Mohammed,
et le premier Calife, c’est-à-dire le premier successeur
de Mohammed, comme chef de la communauté musulmane, fait
rédiger une première recension du Coran. Ce travail
a été confié à Zayd b. Thâbit
qui fut un des secrétaires du Prophète.
Mais d’autres versions circulaient aussi dans le même
temps, écrites par d’autres compagnons, et dans différents
dialectes arabes, au gré des régions où elles
avaient été fixées, ce qui occasionnait disputes
et accusations réciproques d’infidélité.
Alors que Mohammed était mort en 632, dix années
après, la situation devenait inextricable. Au point, par
exemple, que l’Emir Hudhayfa, rencontrant le 3e Calife Uthmân
à Médine lui dit : “ Rattrape cette communauté
avant qu’elle ne se perde ”. “ A quel propos ? ”
demanda le Calife. A propos du livre de Dieu, répondit l’Emir.
“ J’ai rencontré des hommes de différents
pays et je crains qu’ils ne divergent sur leur livre, comme
divergent les juifs et les chrétiens ”.
Le Calife Uthmân rassembla alors une commission (déjà
à l’époque !) qui rencontra tous les témoins
du Prophète et proposa une version officielle rédigée
dans la langue du prophète. Puis il la fit porter à
tous les coins de l’Empire, avec ordre de brûler toutes
les autres versions. Le texte officiel conservait d’ailleurs
à certains endroits plusieurs variantes. (L’appareil
critique existait déjà !).
A la fin du 7e siècle, la plupart des variantes furent
supprimées, certaines parties remaniées pour tenir
compte d’autres sources disponibles, en particulier, celles
provenant d’Ibn Masoud, serviteur très proche du Prophète,
mais qui avait été écarté de la commission
Uthmân. Et puis, pour éviter toute ambiguïté,
il fallut aussi rajouter les voyelles qui n’existaient pas
dans la version de la commission, parce que les langues sémitiques
anciennes n’ont pas de voyelles. Ceci obligea à faire
des choix d’interprétation. Ce travail, qui est comparable
à celui des Massorètes pour la Bible hébraïque,
fut probablement fait au 8e siècle.
Mohammed Arkoun, éminent islamologue, libéral s’il
en est, considère que le texte du Coran a évolué
jusqu’au 10e siècle.
Tout cela pour dire que le problème de la critique historique
est posé en Islam comme dans le christianisme, même
si elle est beaucoup moins répandue et reconnue. Les musulmans
libéraux s’appuieront sur cette histoire mouvementée
de la constitution du Coran pour prétendre que celui-ci n’est
pas si “ éternel et incréé ” que
les orthodoxes veulent bien le dire, qu’il n’est pas la
parole même de Dieu et donc qu’il ne doit pas toujours
être pris au sens littéral, surtout lorsqu’il
heurte la raison. Sans aller d’ailleurs jusqu’aux libéraux,
les chiites, se réclamant d’Ali, le cousin et gendre
du Prophète, lequel avait été écarté
du Califat par les trois premiers Califes, reprocheront et reprochent
toujours à la commission Uthmân, d’avoir minimisé,
dans la recension officielle du Coran, le rôle et l’importance
d’Ali, par rapport à ce qu’avait dit réellement
Mohammed.
La Sunna
Cependant le Coran n’est pas toujours clair, et parfois,
il est d’expression trop générale. Certains versets
sont précis, d’autres sont ambigus et contradictoires.
Avec l’expansion extrêmement rapide de l’islam,
tous les nouveaux musulmans ne savaient pas toujours comment se
comporter dans telle ou telle situation. On avait alors recours
à une autre tradition orale, la collection des hadith, complémentaire
du Coran, qui précisait davantage le “ comportement
correct ”. Chaque hadith ou parole du Prophète provenait
d’un compagnon du Prophète qui l’avait dit à
untel qui lui-même l’avait retransmis à untel,
etc. Mais, plus le temps passait, plus la collection des hadith
grossissait et, un siècle après la mort du Prophète,
on en comptait plusieurs centaines de milliers. On finissait par
mettre dans la bouche du Prophète des maximes de droit romain
ou de philosophie grecque. Et un des hadith précisait que,
si quelqu’un disait quelque chose de bon, on pouvait considérer
que cela venait du Prophète. Un autre, au contraire, disait
que quiconque prêterait au Prophète des paroles qu’il
n’avait pas dites irait en Enfer.
Il fallait réagir à cette génération
spontanée et plusieurs commissions entreprirent une travail
de vérification des hadith pour ne retenir que ceux qui avaient
le plus de chance d’être authentiques. Ceci a conduit
à la constitution de la Sunna qui ne comporte plus que 3000
hadith environ. Chacun d’eux est précédé
de la chaîne des hommes qui le relie au Prophète (voir
encart). Nous sommes en 770, c’est-à-dire 140 ans après
la mort de Mohammed. Il existe d’ailleurs plusieurs Sunna,
selon les écoles. Les chiites (encore eux !) ont d’autres
textes traditionnels. Les sunnites, comme leur nom l’indique,
suivent plus volontiers la Sunna, qui à l’origine signifiait
la coutume, mais qui est devenue au fil des temps “ la conduite
orthodoxe ”.
On voit donc une certaine fragilité de cette Sunna, sur
le plan de l’authenticité du rattachement aux paroles
du Prophète, au point, par exemple, que le colonel Khadafi
lui-même, bien que sunnite, ne reconnaît pas la Sunna.
Mais la Sunna est très importante, car c’est elle
qui fixe le comportement précis de la communauté et
donne sa physionomie à l’islam. Par exemple, le Coran
dit que la prière est obligatoire. La Sunna précise
le nombre de prières par jour, l’heure, comment il faut
la faire, ce qu’il faut dire, etc.
2. DES ELEMENTS TRES LIBERAUX DANS L’ISLAM DES ORIGINES
Dieu Unique
Citons d’abord cette magnifique unicité de Dieu. Il
n’y a pas de Dieu en-dehors de Dieu. C’est le premier
pilier de l’islam, et la seule chose à croire pour être
musulman. Non pas que Dieu existe, mais que Dieu n’est nulle
part ailleurs qu’en lui-même. Il ne partage pas sa divinité.
Point de demi-Dieu, de fils de Dieu. Point de Trinité. Point
de mère de Dieu. Jésus est un Prophète. Il
y a dans cette conception une grande rationalité. Dieu est
Dieu. L’homme est l’homme. Dieu n’a pas été
engendré et n’a pas engendré. Il se suffit à
lui-même. Il ne peut pas se représenter, parce qu’il
n’a pas de forme.
Se pose alors le problème de l’accessibilité
de Dieu. Le Coran et les documents dérivés (principalement,
la Sunna et le Fikh) sont le Logos qui permettent l’accès
à Dieu. Les Prophètes font également partie
de la médiation entre les hommes et Dieu. Bien sûr,
l’islam populaire aura toujours tendance à rendre un
culte aux Prophètes et aux hommes saints (notamment dans
le chiisme). Mais strictement le culte du Prophète n’est
pas dans l’islam des origines. Lorsque Mohammed est mort, certains,
suivant un précédent célèbre, voulurent
proclamer sa résurrection. Alors Abou-Bakr, son fidèle
ami et successeur pour diriger la prière, fit dire à
toute la population :
“ Quiconque adorerait Mohammed, qu’il sache qu’il
est vraiment mort.
Quiconque adorerait Dieu, qu’il sache que Dieu est vivant
et ne meurt jamais ”
Pas de rédemption
Cette idée paulinienne, suivant laquelle, à cause
de la faute d’Adam, tous les hommes sont pécheurs, et
à cause de la souffrance et de la mort de Jésus, la
multitude est rachetée, n’a évidemment pas cours
en Islam, lequel d’ailleurs n’a même pas repris
l’idée de la transmission du péché originel.
L’homme est pécheur, non pas à cause de la désobéissance
d’Adam, mais en raison de sa nature même. A lui d’apprendre
à se bien conduire, comme Dieu le lui apprend dans le Livre.
Toute idée suivant laquelle Dieu aurait besoin du sacrifice
d’un seul homme (ou de son seul Fils) pour sauver toute l’humanité
est complètement étrangère à l’islam.
Ce n’est pas un homme qui sauve, mais Dieu lui-même.
Dans ce sens, l’islam est plus clair, et plus rationnel que
le christianisme même le plus libéral.
La faible importance des dogmes
L’islam n’est pas, de prime abord, une théologie.
Encore moins une dogmatique. Il n’enseigne pas à l’homme
ce qu’il est, mais ce qu’il doit faire. Il suffit, pour
s’en convaincre rapidement, de jeter un oeil sur les cinq piliers
de l’islam (cf. encart). Un seul, le premier, affirme l’unicité
de Dieu.
Les quatre suivants traitent du comportement du croyant en reprenant
les trois règles de piété juive (la prière,
le jeûne et l’aumône) et en reprenant pour le dernier,
une tradition arabe bien antérieure à Mohammed, le
pélerinage à la Mecque.
Pour être musulman, il n’y a pas beaucoup à
croire, mais surtout il faut faire. Reprenant en cela la tradition
juive, c’est le geste et la pratique, la discipline du corps
et la discipline de la société qui conduisent à
la spiritualité et à la proximité de Dieu.
L’islam est, comme le judaïsme, beaucoup plus une orthopraxis
qu’une orthodoxie. Il s’agit de parvenir, par des règles
de vie appropriées, à un fonctionnement correct de
la communauté, beaucoup plus qu’à un système
théologique expliquant l’homme, le monde et tout ce
qu’il y a au-delà du monde. Nous rejoignons donc par
là aussi le christianisme libéral qui relativise l’importance
des dogmes, et insiste sur le comportement des individus, sur l’éthique
et la morale. Rappelons-nous le grand théologien libéral
allemand von Harnack qui professait que le christianisme primitif
était avant tout une morale.
Ceci explique l’importance de la Loi (la Charia) qui n’est
pas bien comprise aujourd’hui, parce qu’on en voit surtout
les excès, défendus par une minorité de fondamentalistes
agissant sans discernement.
Ce qui vient d’être dit n’empêchera pas,
évidemment, le développement de la pensée et
de la mystique musulmane, qui furent très importantes, surtout
jusqu’au Moyen-Âge, mais qui sera toujours moins consubstantielle
à l’islam que les règles de comportement, qui
ont envahi tout l’espace musulman. Par ailleurs, pensée
et mystique ne signifient pas collection de dogmes. Ceci explique
que les grands penseurs musulmans ont souvent été
des juristes.
La Loi
Revenons aux origines.
En 622 (année de l’Hégire, début du
calendrier musulman), Mohammed, en danger à la Mecque, se
réfugie à Yatrib (la future Médine) avec sa
petite troupe de fidèles. Se trouvaient à Yatrib sept
tribus arabes et quatre tribus juives. Il faut donc organiser la
cohabitation entre ses compagnons et ces tribus qui, au début
d’ailleurs, lui sont assez favorables. Mais, dans la tradition
arabe, tous ses compagnons et lui-même sont des déracinés,
des étrangers, car ils ne sont plus dans leurs tribus d’appartenance.
Ils n’ont plus d’identité, ils ne sont plus rien.
Mohammed lutte contre l’esprit tribal et jette les bases d’un
nouveau type de fonctionnement de la communauté.
Dans cette cité nouvelle, nous sommes tous frères,
non plus par les liens du sang (la tribu), mais par les liens de
la foi, parce que nous adorons le même Dieu unique. Il n’y
a plus un dieu par tribu, comme cela était le cas dans toute
l’Arabie, mais un Dieu universel qui demande une solidarité
universelle. La solidarité, limitée auparavant à
l’intérieur de la tribu, s’étend à
toute la communauté, à toute “ l’Oumma ”.
Mohammed se préoccupe alors de l’organisation politique
et sociale de la communauté. Et les versets coraniques médinois
traitent surtout de cette question. La religion n’est pas tellement
un problème métaphysique ou théologique ; elle
est surtout le fondement de l’organisation sociale de la cité.
Le souvenir de Médine organisée par Mohammed restera,
dans la mémoire musulmane, le souvenir de la cité
idéale, vers laquelle certains encore aujourd’hui voudraient
revenir.
La Loi (la Charia) prendra une énorme importance, parce
qu’elle permet de sortir de l’arbitraire du souverain,
de la loi du plus fort. Elle permet de passer d’un Etat de
fait à un Etat de droit. La Loi jette les bases d’une
justice, bien supérieure à la tradition basée
essentiellement sur les rapports de force entre tribus. On voit
bien là l’influence du judaïsme. N’oublions
pas que ce qui a fait, à l’origine, la spécificité
du judaïsme, c’est l’existence et la vénération
d’une Loi, qui, à la limite, si elle est bien faite,
permet au peuple de se passer d’un roi. Seul Dieu est Roi.
Mais malheureusement, le peuple a besoin d’un roi, palpable
et visible et Samuel ne parviendra pas à faire comprendre
à Israël les terribles dangers du système royal.
S’il faut un roi, l’important, dit-il, est que celui-ci
reste soumis à la Loi.
Nous sortirions de notre sujet à décrire tous les
éléments novateurs que Mohammed, inspiré par
l’ange Gabriel, a apporté à la communauté
musulmane. Nous ne prendrons qu’un exemple, celui de la femme.
Contrairement à ce qu’on pense couramment aujourd’hui,
la loi musulmane “ révélée ” à
Médine a énormément protégé la
femme, compte tenu évidemment de la situation préexistante.
Mohammed était féministe. Il a limité le nombre
d’épouses à quatre, alors que certains arabes
en avaient bien plus. Il a demandé qu’elles soient traitées
de façon équitable. Il a permis aux femmes d’hériter
de leurs parents, alors que dans la France très chrétienne,
ce même droit n’est apparu qu’après la Révolution,
onze cent ans plus tard ! Il y a aussi dans le Coran une invitation
à libérer les esclaves qui est très novatrice
pour l’époque.
La Loi, pour être respectée, doit être sacralisée.
Elle venait donc de Dieu. Comme la Loi juive. Et le christianisme
aussi, pendant des siècles, a voulu imposer sa loi, malgré
les recommandations de l’Apôtre Paul.
Le grand problème, en Islam, est celui de l’évolution.
La Loi, bonne aux origines, meilleure en tout cas que l’absence
de loi, doit s’adapter à l’évolution de
la société. Elle le fait difficilement, plus difficilement
que le christianisme, et ceci a entraîné des luttes
sanglantes entre libéraux et conservateurs, sur lesquels
nous reviendrons.
3. LES MUTAZILITES
Nous avons bien dit que le Coran n’est pas une théologie,
non plus la Bible hébraïque d’ailleurs, et non
plus les Evangiles. Il est plutôt un art de vivre, un code
de vie personnelle et collective, un rappel de moral et de piété,
une invitation à l’adoration de Dieu et à la
bienfaisance. Il y a aussi, évidemment et malheureusement,
comme dans la Bible, des phrases cruelles et un appel à l’effort
permanent, voir violent, pour convertir. Cependant, la rapide expansion
de l’islam s’est heurtée assez vite aux systèmes
très construits de la pensée grecque et de la pensée
chrétienne. Les docteurs musulmans ont donc dû construire
à leur tour un système théologique qui positionne
clairement l’islam par rapport aux théologies et philosophies
ambiantes. Et toutes les grandes questions, posées déjà
par le christianisme et pas toujours bien résolues, se retrouvent
posées en Islam : comment se situe la liberté de l’homme,
par rapport à la toute puissance de Dieu ? L’homme est-il
responsable de ses actes.? Qui sera sauvé ? Et sera-t-on
sauvé par la foi ou par les oeuvres ? Quid de la prédestination,
du péché.? Etc.
Les réponses diffèreront évidemment suivant
les écoles, puisque le Coran sur tous ces points n’est
pas net.
Et chacun peut s’appuyer sur une sourate ou sur une autre
pour justifier sa thèse.
Seule les questions relatives à la nature et au rôle
salvateur du Christ ne sont pas posées. L’islam a fait
l’économie d’une bonne partie des querelles dans
lesquelles les églises des premiers siècles se sont
usées.
Nous nous intéresserons ici, à la pensée
de l’école mutazilite, qui se développa à
partir du 8e siècle et qui, influencée par la pensée
grecque, laissa une large place à la raison et à la
rationalité. Les premiers mutazilites étaient des
intellectuels pétris de connaissances humaines et de philosophie.
Ils voulaient trouver une solution “ scientifique ” aux
problèmes des dogmes et furent les fondateurs du “ kalam
” ou première théologie musulmane. Pour eux,
lorsque le Coran n’est pas clair, c’est la raison qui
permet de trouver la juste interprétation. Elle est plus
efficace que la tradition, car Dieu est accessible par la raison.
Ils se sentaient donc assez libres vis-à-vis du texte coranique
ou de la Sunna, ne se privant pas de justifier leurs positions en
s’appuyant sur les nombreuses contradictions entre les textes.
Selon eux, il existe des vérités rationnelles, que
la raison peut découvrir par elle-même en-dehors de
toute révélation particulière, donc en-dehors
du Coran ou des hadith de la Sunna. Il en va ainsi du bien et du
mal. Pour eux, ce n’est pas Dieu qui a décidé
ce qui est bien et mal, mais la raison peut le déterminer
dans la nature même des choses : par exemple, Dieu a défendu
le meurtre, parce que c’est mal, et non pas le meurtre est
le mal, parce que Dieu l’a défendu.
Ce changement de conception de la loi est capital. Il relativise
le rôle de la révélation ; il est très
libéral. Les mutazilites défendaient l’idée
que le Coran, passant par l’ouïe, la parole et l’écriture
était une création, contrairement à la pensée
“ orthodoxe ” selon laquelle le Coran était incréé,
parce qu’il existait de toute éternité. Ils ont
donc réagit contre une sacralisation excessive du Livre,
n’hésitant pas à douter de l’authenticité
de certains passages, parce qu’ils ne s’accordaient pas
avec la raison. L’idée selon laquelle le Coran pourrait
ne pas être créé et être éternel
portait atteinte, selon eux, à l’Unicité de Dieu.
Le Dieu “ mutazilite ” est transcendance pure, esprit
pur, essence pure.
Certains attributs traditionnels de Dieu, comme la vue, l’ouïe
ou la parole ne sont donc que des images ou des métaphores.
Tous les “ anthropomorphismes ” utilisés pour parler
de Dieu ne s’expliquent que par l’impossibilité
de l’homme à approcher autrement ce Dieu tout autre.
Finalement on ne sait pas ce qu’est Dieu ; on sait surtout
ce qu’Il n’est pas.
Mais la grande thèse des mutazilites, qui les séparera
à la fois des sunnites et des chiites (itazla : se tenir
à l’écart) est leur défense de l’entière
liberté de l’homme.
Dieu ne décide pas des actes des hommes, car il a créé
des hommes libres, agissant librement. Ceux-ci sont entièrement
responsables de leurs actes. Sans cela, les punitions seraient injustes.
Il en résulte que nos mutazilites s’opposent à
l’idée de prédestination. Comment un Dieu juste
et bon pourrait-il avoir créé des hommes pour qu’ils
soient damnés de toute éternité ? Comment sa
justice pourrait-elle s’accommoder d’un acte arbitraire
consistant à séparer les hommes en deux catégories,
ceux qui finiront au Paradis et ceux qui finiront en Enfer ?
Le mal vient de l’homme et c’est lui qui doit assurer
les conséquences de ces actions. Dieu est bien responsable
de la causalité générale, c’est-à-dire
de l’orientation de l’Histoire, mais pas des causalités
particulières, c’est-à-dire des détails
des décisions de chacun.
On comprend que, dans ce contexte, les mutazilites étaient
plutôt partisans de la justification par les oeuvres. La foi
ne pouvant être - mais ceci est assez général
à l’islam - que le respect et la soumission à
la loi. Foi et oeuvres se distinguent alors moins nettement que
dans le christianisme, puisque c’est par les actes que l’on
se rapproche de Dieu.
Le grand tort des mutazilites a été de se rallier
au pouvoir des Abbasides pour imposer leurs idées qui devinrent
la religion d’Etat de 833 à 847. Evidemment cela entraîna
des réactions et ils furent persécutés à
leur tour, laissant la place à d’autres écoles
abandonnant plus ou moins largement le rôle de la raison et
faisant une plus large place à la tradition (par exemple
l’acharisme ou le hanbalisme qui est souvent la référence
actuelle des fondamentalistes).
Mais la mémoire du mutazilisme influencera toute l’évolution
de l’islam. Les tendances libérales s’y réfèreront
constamment, notamment les modernistes des 19e et 20e siècles.
On parlera à leur sujet du néo-mutazilisme.
4. LES PHILOSOPHES
On ne réalise pas toujours que l’islam a redécouvert,
bien avant le christianisme occidental, la philosophie grecque.
Cette philosophie a beaucoup fasciné les penseurs musulmans
et, parallèlement au mutazilisme, s’est développée
à partir du 9e siècle toute une école de philosophes
musulmans qui voulurent faire la synthèse entre la révélation
islamique et la culture aristotélienne et néoplatonicienne.
Sur certains points, ils se heurtèrent vivement aux gardiens
de l’orthodoxie. Les principaux points de friction furent certainement
:
• La croyance en l’éternité du monde.
Dieu n’a pas créé le monde un beau matin, mais
celui-ci existe depuis toujours, sous des formes diverses. La
description biblique et coranique de la création du monde
est pour eux une sorte de parabole. Ceci ne voulant pas dire que
le monde n’a pas une cause première que nous pouvons
nommer Dieu.
• L’idée que le monde se déroule suivant
une mécanique interne sur laquelle Dieu n’intervient
plus (Dans l’orthodoxie musulmane, Dieu intervient à
chaque moment de l’Histoire et sur chaque être).
• Et enfin la négation de la résurrection
des corps, ce qui évidemment est bien regrettable. Il est
plus facile de convertir et de se faire obéir si on peut
garantir comme récompense la résurrection du corps.
Cette “ falasifa ”, c’est-à-dire cette philosophie
musulmane, qui se développa jusqu’au 11e siècle,
fut évidemment violemment combattue par les gardiens de l’orthodoxie
et, en particulier, par le très acharite al Ghazali (1058-1111).
Les deux figures les plus marquantes de cette falasifa furent
certainement Avicenne et Averroes.
Le premier (Ibn Sina de son vrai nom, 930-1037) est Iranien, chiite,
médecin et philosophe. Il a développé toute
une théorie très spéculative sur la formation
du monde à partir de la connaissance qu’avait Dieu de
lui-même.Pour que cette connaissance prenne corps, elle devait
s’extérioriser : ce fut le premier être. Mais
nous n’insistons pas, car sa spéculation est compliquée
! Mais surtout il fut sans doute le premier philosophe musulman
à oser mettre en cause la résurrection des corps.
Le second (Ibn Rouch de son vrai nom, 1126-1198) est médecin
et juriste. Il vit en Andalousie. Il est le traducteur officiel
d’Aristote, pour lequel il a le plus grand respect. Il fera
des efforts désespérés pour réconcilier
l’aristotélisme et l’islam, car il aimait les deux.
Et il finira par dire que la vérité s’exprime
à deux niveaux. Le niveau rationnel, philosophique, aristotélien
pour les savants, qui font une lecture symbolique du Coran. Et le
niveau plus simple, plus proche de la tradition, pour les non savants
qui font une lecture plus littérale du Coran. Mais, insiste-t-il,
ces deux niveaux sont une même vérité, car le
vrai ne peut contredire le vrai. Par exemple, le Coran dit que Dieu
est lumière. Le niveau populaire lira que Dieu éclaire
chacun ; le niveau des philosophes lira que cette lumière
est la perfection du savoir, qu’eux seuls peuvent acquérir
!
Pour Averroes la pensée individuelle est périssable,
car il n’y a pas de résurrection individuelle. Mais
l’intellect passe d’un homme à l’autre en
se perfectionnant. Le savoir va ainsi de perfectionnement en perfectionnement
jusqu’à la béatitude éternelle.
Averroes fera découvrir Aristote à l’Occident
et influencera par là indirectement la penséee théologique
de Thomas d’Aquin.
Evidemment, Averroes fut persécuté, par les tenants
de l’orthodoxie et après avoir occupé les plus
hautes fonctions à Séville et Marrakech comme juge
et médecin, il mourut en disgrâce. Le récent
film “ Le Destin ” retrace en la romançant ce que
fut la vie de ce grand homme.
5. LES MODERNISTES
A partir du 16e siècle, l’expansion musulmane commence
à s’inverser (chute de Grenade en 1492). Les puissances
européennes, y compris russes, installent des comptoirs commerciaux,
puis colonisent progressivement des territoires de culture musulmane.
Sur le plan scientifique, intellectuel et économique, l’Europe
chrétienne reprend le dessus. Il s’en suivit des réactions
du monde musulman extrêmement multiples et variées,
ne venant pas seulement des pays arabes, mais aussi de l’Iran,
de la Turquie, de l’Inde et même de la Chine. Certaines
de ces réactions, et nous ne les connaissons que trop aujourd’hui,
ont consisté en une radicalisation des moeurs et de la pensée,
un essai de retour aux origines, à la vie dans la cité
idéale, et idéalisée de Médine, un refus
de s’adapter à la modernité venue d’Europe.
A l’opposé, d’autres penseurs musulmans estimèrent
que le déclin de la civilisation musulmane était due
à son refus d’évolution par rapport aux nécessités
et entreprirent de réinterpréter les textes à
la lumière des conditions sociales, économiques et
culturelles du monde moderne. Tous ces libéraux se rappellaient
fort bien le mutazilisme qu’ils essayèrent de remettre
au goût du jour.
Ils furent nombreux de par le monde à redire que l’on
devait s’attacher à l’esprit de l’Ecriture
sacrée, et non pas à la lettre, que chaque recommandation
du Coran devait être analysée à la lumière
de l’époque, de façon rationnelle et non littéraliste.
Chacun de ses modernistes a eu ses adeptes et son école.
Mais ils n’ont pas entraîné l’adhésion
de la majorité dans leur pays.
Evoquons brièvement quelques unes de ces figures.
- Al. Afghani (1838-1897) est un chiite iranien. Il encourage
ses contemporains à étudier le Coran avec les outils
intellectuels et les techniques occidentales. Il prétend
qu’il faut l’interpréter dans un sens symbolique,
surtout lorsqu’il est en contradiction avec la science. Il
est partisan de la liberté totale de l’homme. Il veut
éduquer les masses. Il voudrait emprunter à l’occident
ses méthodes intellectuelles, mais rejeter sa philosophie
matérialiste.
- Mohammed Abdou (1849-1905) est un Egyptien qui fit ses études
à la célèbre université al Azhar du
Caire. Il n’hésite pas à dire que la plupart
des hadith attribués au Prophète sont apocrypthes,
constitués pour étayer tel ou tel point de vue.
C’est donc la raison et la recherche personnelle qui permettent
de bien voir où est le bien et le mal. La raison et la
foi ne peuvent pas s’opposer, au contraire elles s’enrichissent
l’une de l’autre. Il pense que la vérité
de l’islam sortira renforcée de la critique moderne,
plutôt que diminuée. Il admet le salut possible des
non musulmans.
- Un de ses disciples Rachid Rida va jusqu’à proposer
que le Calife soit désigné par des représentants
élus des différents peuples musulmans. Un autre
disciple, Kasim Arim, réclame une véritable et totale
égalité entre l’homme et la femme.
- Amir Ali (1849-1928) est Indien. Pour lui, Mohammed n’est
pas un homme “ surnaturel ”, mais simplement un homme
vertueux. Il rapproche l’enseignement du Prophète
de l’idéal social du libéralisme anglais. Il
considère donc que la civilisation islamique médiévale
a été à l’avant-garde des idées
sociales européennes, et oeuvre pour que les musulmans
reprennent possession de leur propre héritage.
Tous ces penseurs, et bien d’autres, n’ont pas été
étrangers aux mouvements nationalistes et républicains
qui ont secoué les Etats musulmans depuis la fin du siècle
dernier, séparant souvent, et c’était une nouveauté,
le plan politique et le plan religieux.
Mais les réactions à ce laïcisme n’ont
pas tardé à se faire sentir un peu partout. Et nous
ne les connaissons que trop.
En 1966, Fazlur Rahman, Directeur de l’islamic Research Institute
of Karachi affirma dans son livre “ l’islam ” que
le Coran avait une origine humaine, parallèle et non contradictoire
avec son origine divine. Il fut destitué de son poste et
contraint à l’exil aux Etats-Unis.
Mahmoud Mohammed Taha, penseur soudanais, affirma que le Coran
était un livre spirituel et non une Loi, et s’opposa
à l’idée d’un code pénal islamique,
dans son pays. Il fut exécuté en 1985.
Les idées libérales, sont toujours là, à
travers les siècles. Aujourd’hui, plus qu’hier,
elles percent difficilement en Islam, parce qu’elles rappellent
trop les travers de la civilisation européenne. L’Histoire
prend parfois son temps pour trouver le juste chemin.
Henri
Persoz
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