par André
Gounelle
Voici quelques indications sur
la manière dont deux théologiens du Process, John Cobb
et Lewis Ford, comprennent et expliquent la création.
Dieu a t-il créé à partir de rien ?
La théologie classique affirme la création "ex
nihilo". Selon elle, Dieu a fait surgir le monde du néant.
Quand il décide de créer, il n'existe absolument rien
dont il pourrait se servir; il ne dispose pas d'une "manière",
de "quelque chose" qui serait là et avec quoi il
lui serait possible de travailler. Là où il y avait
le vide le plus complet, par la seule puissance de sa parole il fait
surgir de l'être. Tout vient de lui, naît de lui, est
son oeuvre.
Les théologiens du Process rejettent cette doctrine de la
création "ex nihilo" pour deux raisons :
1 - Elle est contraire à ce que nous apprend la Science.
Certes, l'origine de l'Univers reste très mystérieuse
; dans ce domaine, nous n'avons pas de connaissances certaines, mais
seulement des hypothèses plus ou moins probables. Nous ne savons
pas très bien comment est né et s.'est développé
le monde. Est-il issu d'un nuage gazeux ? Est-il le résultat
d'une explosion initiale (le fameux "big bang") ? En tous
cas, il semble bien qu'à l'origine,de notre monde, il y ait
"quelque chose" dont il serait sorti. Il n'est pas né
du vide, mais d'un état antérieur de la matière
ou de l'énergie.
2 - Elle est en contradiction avec les récits bibliques.
Si on lit attentivement le premier chapitre de la Génèse,
on constate (v2) qu'au départ existent le "tohu-bohu"
(nos versions traduisent "informe et vide"; il serait plus
juste de transcrire: la terre était un "tohu-bohu"
ou "un chaos"), les ténèbres, l'abîme
(il s'agit en fait d'un océan), des eaux primordiales. Dieu
n"est pas devant le vide ou devant le néant, mais devant
un monde confus, inorganisé. C'est dans un livre deutéro-canonique,
écrit vers 120 avant Jésus Christ, le second livre des
Macchabées, que l'on trouve pour la première fois l'affirmation
de la création "ex nihilo". Une mère juive,
dont le fils va être exécuté par des paiens, lui
dit pour le consoler et le réconforter : "regarde le ciel
et la terre, comptemple ce qui est en eux, et reconnais que Dieu les
a créés de rien". Par contre, aucun écrit
canonique n'affirme directement et explicitement la création
"ex nihilo". Dans sa Théologie de l'ancien Testament,
le savant professeur de Strasbourg, Edmond Jacob, écrit : "cette
idée est étrangère à l'Ancien Testament
où Dieu se contente d'organiser la matière sans la créer"
(p. 116).
Pour les Théologiens du Process la doctrine de la création
"ex nihilo" doit être abandonnée. Elle n'a
pour elle ni l'appui de la science, ni l'autorité de l'Ecriture.
C'est une doctrine qui s'est imposée, pour des raisons philosophiques,
à la chrétienté, et qui se maintient par le poids
de la tradition et par la force de l'habitude sans être vraiment
fondée.
Comment Dieu créé-t-il ?
Reprenons le récit de la création au début
de la Genèse. Au départ existe le tohu-bohu ou le chaos.
A cette réalité initiale, Dieu parle. Il lui adresse
un appel, il lui propose un programme, il lui désigne un objectif
: devenir lumière et ténèbre, terre et eau, végétal
et animal, etc... Le chaos répond positivement à l'appel
de Dieu. Petit à petit, il sort de sa confusion et de son désordre
; par étapes successives (correspondant aux "jours"
du récit de la création), il s'organise et se différencie
sous l'impulsion et suivant les suggestions de Dieu.
Nous constatons que dans la formation du monde trois facteurs entrent
enjeu :
1 - d'abord, il y a un "donné", quelque chose qui
est là, une matière initiale. La création ne
se fait pas à partir de rien, mais à partir du chaos,
elle utilise ce que lui apporte et transmet un passé.
2 - ensuite, une intervention de Dieu. Sans lui, sans son initiative,
rien ne se passerait. Le Chaos resterait chaos. Pour que la création
se fasse, il faut que Dieu se mette à parler. Sa parole fait
surgir des perspectives nouvelles ; elle propose un avenir différent
du passé ; elle suggère une transformation, elle pousse
le chaos à devenir monde. Elle suscite une vision du futur
qui aimante et mobilise le présent.
3 - enfin, la parole de Dieu doit trouver un écho, rencontrer
un consentement. Il faut que 'le présent réponde et
réagisse à la parole de Dieu. L. Ford.écrit :
"la parole divine réclame une écoute ; Elle demande
un être, humain ou non humain, qui soit capable de répondre.
Quand Dieu dit : "que la terre se couvre de verdure", nous
devons comprendre que la végétation qui apparaît
est la réponse de la terre à l'objectif indiqué
par Dieu". Dieu ne crée donc pas le monde tout seul. D'abord,
il se sert d'une matière initiale ; ensuite, il a besoin d'une
collaboration. Dieu rend possible la création du monde, mais
cette création s'opère par le concours de plusieurs
acteurs. Comme le dit l'apôtre Paul, "nous sommes ouvriers
avec Dieu".
Dieu crée aujourd'hui
Pour la Théologie du Process, la création n'a pas
eu lieu autrefois, dans des temps reculés au commencement de
l'histoire. Elle a lieu tous les jours.
En effet, les choses et les êtres ne s'arrêtent pas
de bouger et d'évoluer. L'histoire amène constamment
du nouveau. Rien n ‘ est stable, ni fixe ; tout se transforme.
Le monde s'est formé hier, il se forme également aujourd'hui,
et il continuera à se former demain. Toute réalité
est en Process (d'où le nom donnée à cette théologie),
c'est à dire en devenir et en mouvement
La création n'est pas achevée, elle se poursuit ;
à chaque moment, Dieu nous pousse à aller de l'avant
; son dynamisme créateur nous entraîne toujours plus
loin
Aussi le récit de la Genèse ne doit-il pas être
compris comme une histoire qui raconterait l'origine ou les premières
minutes de la, vie de l'Univers, il est plutôt une parabole
qui nous montre comment, à chaque minute, Dieu agit en nous
et autour de nous ; ce récit ne nous parle pas seulement d'hier,
mais aussi d'aujourd'hui et de demain. A tout moment, à partir
d'une situation donnée qui est l'héritage du passé,
Dieu fait surgir des possibilités nouvelles, et nous suggère
un avenir différent ; il nous demande dès à présent
de répondre à son appel, et de nous orienter vers l'avenir
qu'il nous ouvre. Dans la Bible, on trouve maints exemples de cette
manière de faire. Dieu demande à Abraham de quitter
la maison de son père (passé), de se mettre en route
(présent) pour le pays qu'il lui montrera (avenir). Il envoie
Moïse au peuple hébreu esclave en Egypte (passé)
pour l'en faire sortir (présent) et le conduire vers la terre
promise (futur). De même Jésus demande à ses disciples
de quitter leur situation, de le suivre dans le présent, en
leur annonçant,le Royaume à venir. Paul compare la vie
chrétienne à une course où on oublie ce qui est
en arrière, où on regarde ce qui est en avant afin d'atteindre
le but.
Ce que Dieu a fait hier pour les hommes de la Bible, il le fait
aujourd'hui pour nous. A chaque instant, il intervient dans notre
monde et en nous même pour nous donner des impulsions novatrices
et nous ouvrir des possibilités inédites. Constamment,
il nous demande de dépasser l'état actuel des choses,
de transformer les réalités existantes. Il nous invite
à devenir de nouvelles créatures, et nous oriente vers
une nouvelle création. Jamais il ne force ni ne contraint.
Il ne conduit pas les événements et les êtres
de manière autoritaire, comme un tyran. Mais il parle, il persuade,
il attire, il encourage, il stimule. Il agit à travers les
libres décisions de ceux qui se laissent convaincre et prendre
par sa parole.
Création et progrès
Très souvent, dans l'histoire du christianisme, la doctrine
de la création a servi à justifier le conservatisme
et l'immobilisme. On disait, en effet, que puisque le monde a été
créé et voulu tel qu'il est par Dieu, l'obéissance
de la foi consistait à accepter ce qui est, à maintenir
le statu quo. Toutes les tentatives de l'homme pour modifier l'ordre
des choses apparaissent comme une révolte contre Dieu et la
manifestation d'un orgueil démesuré. Il fallait être
insensé pour vouloir modifier la création de Dieu, et
changer quoi que ce soit dans ce monde qu'il avait voulu. La prédication
chrétienne a souvent invité à la soumission,
à la résignation et au conformisme au nom du Dieu créateur.
Elle a favorisé une certaine passivité et même
un fatalisme.
La doctrine de la création telle que la comprend la théologie
du Process va dans un sens totalement opposé. Ici, en effet,
ce que Dieu veut, c'est que le monde change. Il travaille à
sa transformation. Il s'efforce de faire bouger les choses et de susciter
du nouveau. Il ne veut pas maintenir ce qui est, mais installer ce
qui n'est pas encore. L'obéissance de la foi consiste à
répondre à son appel, à participer à son
action, et donc à aller de l'avant, à lutter pour la
nouveauté. Cobb écrit : «Dieu n'est pas celui
qui sanctionne l'ordre établi... Répondre à Dieu
signifie quitter la sécurité des habitudes, des coutumes,
des conformismes, cela veut dire vivre pour un avenir radicalement
nouveau».
Autrement dit, Dieu nous demande de nous engager pour que le monde
progresse et s'améliore. La création ne parle pas de
la stabilité du monde, mais de son mouvement.
Dieu dépendant
Le monde nous venons de le voir, dépend de Dieu. Sans l'action
et la parole divine, il resterait à l'état de chaos
: il ne se développerait pas, ni ne progresserait. Au contraire,
il se dégraderait et finirait par périr. Les théologies
du Process estiment que Dieu est nécessaire à la vie
du monde. Selon eux, d'un point de vue rigoureusement scientifique,
il est impossible d'expliquer de manière cohérente et
satisfaisante l'univers sans faire intervenir Dieu. L'hypothèse
«théiste» est très supérieure à
l'hypothèse athée, et la science est logique appellée
à postuler Dieu.
Inversement, Dieu dépend du monde. En effet, si Dieu agit,
et s'il le fait avec dynamisme et puissance, il n'est cependant pas
«tout-puissant». Il ne peut pas faire absolument tout
ce qu'il veut ; il ne détermine pas avec une entière
liberté les choses, les événements'et les êtres.
L'action de Dieu est limitée par deux sortes de facteurs
1- D'abord, par cette matière initiale que Dieu utilise au
départ. Une situation donnée ne permet qu'un nombre
restreint de possibilités. On ne peut pas passer directement
du chaos à
l'homme ; une série d'intermédiaires est nécessaire
avant que l'homme soit envisageable ; dans le récit de la Genèse
la création ne se fait pas d'un coup, mais par étapes
successives. De même, on ne peut pas passer de la Préhistoire
au message de Jésus ; pour que l'Evangile ait quelque chance
d'être entendu, il a fallu une longue préparation, celle
de l'Ancien Testament. Dieu ne peut qu'agir progressivement lentement,
avançant petit à petit vers son but.
2- L'action de Dieu est également liée à la
réponse donnée à sa Parole. Quand on ne l'entend
pas, quand on refuse ses suggestions et qu'on rejette son appel, Dieu
ne peut pas imposer sa volonté par la contrainte. La seule
force de Dieu est la persuasion, et sa seule arme la Parole. Il arrive
que les êtres répondent négativement à
ses propositions, et qu'ils ne suivent pas, ou suivent imparfaitement
ses impulsions. C'est pourquoi, il y a du mal dans le monde ; il arrive
contre volonté de Dieu. Cependant, malgré les refus
et les pesanteurs qu'on lui oppose, Dieu ne se décourage pas,
et il n'abandonne pas la partie. Il revient sans cesse, nous parle
encore, tente à nouveau de nous convaincre. Il agit et agira
ainsi jusqu'à ce qu'il soit entendu, jusqu'à ce que
l'état du monde réponde à ses vœux. Et ainsi,
avec une tendresse infinie, avec une patience à toute épreuve,
non sans peines, sans difficultés et même sans échecs,
Dieu nous conduit vers ce qui est son but : un univers où tous
les êtres, les hommes, les animaux, les végétaux
et même les minéraux connaissent le bonheur dans une
totale harmonie.
André
Gounelle
Sur la théologie du Process, vous pouvez lire: André
GOUNELLE
Le Dynamisme créateur de Dieu (192 pages)
Etudes Théologiques Religieuses, Montpellier