articles du N° 162 - Janvier 2003
( sommaire
)
Le temps et nous
Il y a le temps qui nous est donné
et le temps que nous donnons.
Le temps des horloges de nos maisons et des villes et celui de l'horloge
céleste est mécanique et inéxorable.
Il ne tient pas compte des situations personnelles de souffrance et
de joie, ni des circonstances. Est-il vraiment le même pour le
détenu en prison et le malade à l'hôpital et pour
les amoureux en « lune de miel » ou les passionnés
de jeux ou de voyage ? Le temps que vivons parait long ou bref selon
nos dispositions : insomnies ou amusements, joies ou déception,
enfance et 4° âge.
Le temps que nous offrons aux autres, se quantifie difficilement.
Une parole, un geste, une lettre, un appel électronique peuvent
marquer nos interlocuteurs pour des heures ou des années. Soit
pour ravager leur vie et leurs élans. Soit pour être un
stimulant, un équilibre, une confiance, un dynamisme. La puissance
d'un sourire, d'une main tendue, d'un don s'étend sur des distances
inattendues.
Pour le croyant psalmiste, le Dieu qui nous aime et veille, persévère
« 1000 ans, comme le jour d'hier » (Ps. 90/4). En Dieu et
dans l'amour et la confiance, le temps s'évanouit comme mesure.
Il est vaincu. Et aussi la mort qui est le signe permanent du temps,
qui nous constitue et nous fait.
Après la croix, Jésus est affranchi des limites du temps
des hommes. Selon sa promesse, sa présence se concrétise
en chacun de nous « Je serai avec vous ».
Combien ferons-nous cette année 2003 de gestes, dirons-nous
de paroles à valeur « incalculable », « éternelle
» ?
Avec l'Esprit de l'Évangile, transformons le temps qui «
attend » en temps qui « espère ».
La sagesse n'est-elle pas de vivre chaque jour comme s'il était
le dernier de nos jours et plus encore, comme s'il était le premier
?...
Christian
Mazel
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Voeux à nos abonnés et à nos lecteurs
Des rêves
Je vous souhaite des rêves
à n'en plus finir
et l'envie furieuse
d'en réaliser quelques-uns.
Je vous souhaite d'aimer
ce qu'il faut aimer,
et oublier ce qu'il faut oublier.
Je vous souhaite des passions.
Je vous souhaite des silences.
je vous souhaite des chants d'oiseaux
au réveil et des rires d'enfants.
Je vous souhaite de résister
à l'enlisement, à l'indifférence,
aux vertus négatives de notre époque.
Je vous souhaite surtout d'être vous.
Jacques Brel
Graine d'espérance
En nous, Seigneur, comme une graine
tu déposes chaque jour l'espérance
qui nous fait discerner,
dans la turbulence des évènements,
les signes du monde à venir.
En nous, comme une graine,
tu déposes chaque jour l'amour
qui nous fait travailler avec persévérance
pour que la joie soit distribuée
sans compter autour de nous.
En nous comme une graine
tu déposes chaque jour la foi
qui allume les lueurs obstinées
dans notre existence,
et qui permet d'entrevoir
les traits discrets de ton visage,
alors même que tout crie à ton absence
et que nous sommes tentés
de tout abandonner.
En nous, comme une graine, tu déposes tes dons !
Nous te remercions Seigneur,
pour cette graine semée.
Mais elle reste si petite, cette graine !
Et quand viennent les grands vents de la vie,
elle a du mal, la graine déposée,
à s'élever et à résister
à tous les courants contraires
qui tentent de l'étouffer.
C'est pourquoi, Seigneur,
augmente en nous l'espérance
augmente en nous l'amour
augmente en nous la foi !
Danièle Laot Caulmont
Parole de grâce
Dieu s'est donné le nom de
Père afin que nous ayons le droit à celui d'enfant. Il
nous a donné le nom d'enfant. Nous sommes des enfants devant
lui et aussi devant nos frères. Enfants de misère et d'espérance,
de caprice et de charme. Enfants en mal d'être aimés.
Rien ne peut nous séparer de l'amour du Père. Rien n'a
séparé aucune de nos journées d'hier de cet amour
et de ce pardon. Et rien, quoi qu'il arrive, ne séparera aucune
de nos journées de demain de son amour et de son pardon.
Dès lors, cessons de nous sentir jugés, ou condamnés,
ou menacés. Car Dieu a cassé tous les actes d'accusation
légitimes ou illégitimes, qui sont dressés contre
chacun de nous.
Dès lors, cessons nous-même de condamner, de juger ou
de menacer ceux que nous côtoyons. Car Dieu fait lever son soleil
sur les justes et les injustes. Et il donne sa grâce aux méchants
comme aux bons.
Avançons ensemble dans la vie avec la tranquille sérénité
des petits pauvres marchant sur de riches pelouses. Car les riches pelouses
de la vie sont faites pour les petits pauvres. Et eux, les petits pauvres
sont fait pour les riches pelouses de la vie.
Alain Houziaux
Paraboles au quotidien, texte lu aux Journées d'Agde 2002
Ce jour est un jour tout neuf
Il n'a jamais existé
et il n'existera jamais plus.
Prenez donc ce jour
et faites-en une échelle
pour accéder à de plus hauts sommets.
Ne permettez pas que la tombée du jour
vous trouve semblable
à ce que vous étiez à l'aube.
Faites de ce jour un jour unique, mémorable.
Enrichissez-le et, ce faisant,
enrichissez-vous
Ce jour est un don de Dieu.
Il n'est donc pas quelque chose d'ordinaire,
de fortuit
quelque chose qui va de soi.
Il vous est spécialement offert,
prenez-le entre vos mains
avec un sentiment de ferveur.
Swâni Chidânanda
La Vie
La vie est une chance, saisis-la
La vie est beauté, admire-la
La vie est un défi, fais-lui face
La vie est un devoir, accomplis-le
La vie est précieuse, prends en soin
La vie est mystère, perce-le
La vie est un hymme, chante-le
La vie est un combat, accepte-le
La vie est une aventure, ose-la
transmis par Micheline de Bieville
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Lucidité et espérance (Évangile de Jean, chapitre
2 versets 1 à 12)
Ce récit constitue «
le commencement des signes de Jésus » (v.11) dans l'Évangile
de Jean. En effet, le début de cet évangile est structuré
autour d'une série de sept signes permettant à celui qui
croit de discerner dès maintenant « la gloire » (v.11)
encore secrète de Jésus. A la différence des évangiles
synoptiques qui parlent « d'actes de puissance » pour désigner
les miracles, Jean utilise le terme « signe » (un mot employé
17 fois dans cet Évangile) pour qualifier les actes de Jésus
qui manifestent, dans la foi, sa messianité. Ces actes sont pour
les disciples et pour les croyants des anticipations de sa victoire
définitive sur la mort. D'ailleurs l'indication du « troisième
jour » (v.1) évoque d'emblée la résurrection,
celle de Jésus, mais aussi celle de Lazare (ch.11, v.6) qui est,
précisément, le dernier des sept signes.
Une parole énigmatique
C'est jour de noce à Cana.
Marie la mère de Jésus est parmi les invités. Elle
sera mentionnée huit fois dans cet Évangile. Et notamment
aux deux extrémités. Ici et lors de la crucifixion «
Voici, ta mère » (ch.19, v.27). Or voilà, nous dit
le texte, que « le vin vient à manquer » (v.3). On
ne nous dit pas les raisons de ce manque. Mais ce qui est sûr
c'est que la fête commence mal et que la fin de soirée
s'annonce difficile. Constatant ce manque de vin elle va aussitôt
vers Jésus pour lui dire ces simples mots : « Ils n'ont
plus de vin ». Et Jésus lui répond : « Femme
qu'y-a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n'est pas encore venue »
(v.4).
Généralement on interprète cette phrase mystérieuse
comme un agacement de Jésus. Mieux encore, cette dureté
supposée du fils à l'égard de sa mère paraît
dans l'ordre des choses. La femme devait en effet à l'époque
se tenir en retrait dans une attitude de discrétion et de service.
Et on conclue généralement que Marie n'a rien compris
et donc que Jésus la rabroue. Pourtant, tout le reste du texte
semble contredire cette interprétation reçue. En effet,
si Jésus avait éconduit sa mère, Marie serait retournée
dans l'ombre et le silence. Or elle poursuit sa démarche. Et
après ce bref échange avec son fils, elle donne aux serviteurs
cette consigne bourrée de confiance « Quoi qu'il vous dise,
faites-le » (v.5). Comme si elle avait discerné avant tout
le monde que « l'heure » du premier signe « était
venue » (v.4). L'« heure » est un motif que l'on retrouve
souvent chez Jean (ch. 7, v.30, ch. 8, v.20, ch. 12, v.23, ch. 13, v.1,
ch. 17, v.1) pour désigner le temps de sa glorification qui est
d'abord celui de sa mort sur la croix.
Un constat lucide
Ainsi la foi exemplaire de Marie
va s'exprimer, se tendre, se construire entre ces deux paroles qui se
complètent et se répondent. D'un côté un
constat « ils n'ont plus de vin », et de l'autre cet ordre
simple et confiant « quoi qu'il vous dise, faites-le ».
Ainsi la foi ne rend pas aveugles ou inconscients, elle ne berce pas
d'illusions, elle ne dispense pas d'analyses réalistes des situations.
Au contraire, à la suite de Marie - dont l'une des étymologies
signifie la voyante, la visionnaire, elle rend encore plus vigilants
et clairvoyants, elle aiguise même le regard pour démasquer
et combattre ce qui désespère notre quotidien. Mais une
fois ce constat posé, Marie n'en reste pas là. La foi
n'est pas seulement lucidité et courage clairvoyant, elle est
aussi confiance et assurance. Et si Marie sent bien le désespoir
de la situation, elle connaît aussi, avant tout le monde, l'espérance
qui est en Christ. C'est même cette confiance qui rend l'obeissance
possible. C'est pourquoi, se tournant vers les serviteurs, elle leur
donne cet ordre auquel ils obéissent « quoi qu'il vous
dise, faites-le ». Ici est résumé l'archétype
de la foi. Une foi lucide qui prend au sérieux la réalité,
mais qui croit aussi qu'au coeur même de nos manques peut venir
se loger l'espérance de Dieu. Ainsi Dieu ne veut pas de convives
qui ont le vin triste, qui croulent sous le poids des souffrances du
monde et pleurnichent sans cesse sur les misères de l'Église.
Il ne veut pas davantage des convives euphoriques qui oublient artificiellement
dans une sorte d'ivresse religieuse des dures réalités
de l'histoire. Il veut jusqu'au bout des convives lucides, courageux
et confiants qui seuls pourront être des témoins d'espérance.
L'œuvre secrète de la grâce
Et la fin de l'histoire montre
d'ailleurs, non sans humour, la plénitude de cet espérance.
Car le vin nouveau vient non seulement combler la soif des convives,
mais encore au-delà de toute attente. D'abord en quantité
: six jarres de deux à trois mesures, sachant qu'une mesure fait
quarante litres, cela fait 720 litres, c'est donc considérable
! Mais en plus, souligne le texte, c'est un vin de qualité supérieure
au point que cela étonne. « Tout le monde sert d'abord
le bon vin dit l'organisateur au marié, et lorsque les convives
sont gris, on fait servir le moins bon ; mais toi tu as gardé
le bon vin jusqu'à maintenant » (v.10). comble de l'humour
de Dieu : celui qui est publiquement félicité pour sa
générosité, c'est celui qui n'y est pour rien,
qui ne sait rien et qui sans doute comprend rien à ce compliment.
Par contre à celle et à ceux qui ont contribué
au miracle, il n'est rien dit et eux non plus ne disent rien. C'est
cela, la grâce de Dieu ! Un cadeau immérité, offert
en secret à chacun, mais rendu visible par le service et la prière
anonymes d'humbles serviteurs. Telle est la part qui revient aux croyants,
oeuvrer et prier pour que la grâce soit reçue et vécue
au coeur de ce monde, en sachant qu'à vues humaines, ils ne seront
pas forcément payés de retour. Mais il leur restera la
joie imprenable d'avoir fait couler en abondance le vin de la promesse.
Voilà bien un texte pour entrer dans l'année nouvelle
avec lucidité et espérance.
Michel
Bertrand
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Divisés afin que le monde croie
Un slogan oecuménique
Depuis les débuts de l'oecuménisme,
les partisans d'une unification des Églises ne cessent de citer
la parole de Jésus dans la prière dite « sacerdotale
» (Jn 17, 21) : « qu'ils soient un afin que le monde croie
». Et ils commentent : « la division des chrétiens
est un scandale qui détourne beaucoup de gens de l'Évangile.
Notre témoignage serait bien plus fort et aurait de meilleurs
résultats si nous formions une seule et même Église
». Ce discours a pour intention et effet de culpabiliser. La diversité
chrétienne et la pluralité des Églises seraient
une faute contre l'amour fraternel, une désobéissance
au souhait ou au commandement du Christ, et un obstacle dans l'accomplissement
de la mission évangélisatrice. Elles seraient responsables,
au moins en partie, de la sécularisation de notre monde et de
l'incroyance répandue parmi nos contemporains.
Ces propos, tenus en toute bonne foi et avec une sincérité
que je ne mets pas en doute, ne sont ni justes, ni sérieux.
Citer à bon escient
D'abord, ils font une utilisation
abusive de paroles de Jésus. Ils en détournent et en tordent
le sens. Souvent, en général sans s'en rendre compte (ce
qui n'excuse rien, ni ne légitime ces interprétations),
on « sollicite » des textes bibliques pour les appliquer
à des situations contemporaines sans rapport avec celles où
ils ont été écrits. Déjà dans le
premier article que, jeune pasteur, j'ai écrit dans « Évangile
et Liberté » (c'était en 1966), je signalais que
ces paroles de Jésus n'ont rien à voir avec l'unité
des Églises. Pour s'en apercevoir, il suffit de les lire dans
leur contexte. Ce n'est pas leur appartenance à une Église
unique qui fait que les disciples sont « un », mais leur
commune référence à la « Parole ».
Il s'agit d'être « en Dieu » et « en Christ
», et non à l'intérieur d'une seule et même
organisation paroissiale ou dénominationnelle.
Ensuite, les faits démentent que la division des chrétiens
entraîne directement et nécessairement la stagnation, voire
le recul du christianisme. On ne peut pas établir un lien de
cause à effet. Au contraire, on constate que l'unité ecclésiale
loin de contribuer au rayonnement de l'Évangile lui a, en général,
nui. Elle n'a pas donné de la force à la proclamation
du message chrétien, elle a plutôt contribué à
ce qu'on ne lui accorde pas une grande attention, voire qu'on s'en détourne.
Aux origines de l'Église
Ainsi dans ses débuts, le
christianisme a été divers et divisé. Ses différents
courants polémiquaient durement les uns contre les autres. On
en a des traces dans les épîtres de Paul où l'apôtre
ne manifeste pas beaucoup de compréhension ni de tolérance
pour ses adversaire. L'esprit d'entente oecuménique lui est étranger,
et il n'en donne pas un modèle. Il n'en a pas moins converti
beaucoup de gens, et il a fortement contribué à répandre
l'Évangile. On peut en dire autant de Jean ou de Pierre. Comme
l'écrit G. Riley dans un livre remarquable « Un Jésus.
Plusieurs Christs » (compte-rendu dans notre numéro de
novembre), les premiers « missionnaires chrétiens qui partirent
prêcher l'Évangile » avaient des conceptions «
certes intelligentes et défendables mais contradictoires... Cela
n'empêcha pas le christianisme de s'imposer dans le monde romain
» (p.13). Le pluralité a constitué un atout et non
un handicap. Elle a permis de présenter l'Évangile dans
un langage et sous des formes adaptées à des gens dont
les cultures, les traditions et les orientations étaient très
différentes, parfois divergentes. Cette première chrétienté
aux prises avec de fortes et de nombreuses luttes internes a été
rayonnante. Quand au troisième siècle son officialisation
par l'empereur a conduit (malgré la résistance de quelques-uns)
à unifier son organisation sous la direction de l'évêque
de Rome, et à définir une doctrine commune (ce qu'ont
fait les conciles des quatrième et cinquième siècles),
elle a cessé d'attirer à elle, ou, plus exactement, elle
a conquis de nouvelles populations non plus par la persuasion, mais
par la force (celle des armes, celle de la puissance économique,
celle du prestige des idéologies dominantes).
La situation contemporaine
Aujourd'hui en Occident, c'est
aux États-Unis d'Amérique que les Églises se remplissent
le plus et que la pratique est la plus forte. A tel point que les sociologues
parlent de « l'exception religieuse américaine ».
En Europe, partout la modernité a entraîné un recul
important du religieux. Il n'en va pas de même aux U.S.A. Or,
c'est aussi le pays où l'on trouve le plus de dénominations
différentes et où le christianisme paraît le plus
émietté. Il n'est pas rare que dans de modestes bourgades,
cinq ou six églises différentes se côtoient. Par
contre, là où une Église domine massivement et
où le christianisme peut paraître fortement uni, à
quelques dissidences minimes près, la sécularisation et
l'athéisme se sont fortement développés. On le
constate, pour citer quelques exemples parmi beaucoup d'autres, dans
la Scandinavie luthérienne, ainsi que dans la France, l'Espagne,
ou au Québec catholiques.
L'explication de ce phénomène, Adam Smith (1723-1790)
l'avait déjà bien vue. Quand il y a une seule Église,
celui qui entre en conflit avec elle sur un sujet quelconque, ou qui
est en désaccord avec tel ou tel point de son enseignement et
de ses orientations, n'a pas beaucoup de choix : ou il y reste, un peu
malgré lui, et son malaise intérieur l'incite à
ne pas trop s'y engager ; ou il s'en éloigne, rompt avec elle
et la quitte. Dans les deux cas, il n'a plus de lieu où entretenir
et cultiver ses convictions religieuses et où pratiquer la forme
de piété qu'il affectionne. Bien souvent, il en résulte
un affaiblissement de la pratique religieuse, parfois suivi par une
complète disparition. Par contre, là où existent
de nombreuses Églises, l'insatisfait a des chances d'en trouver
une qui lui convienne (ne fût-ce qu'à peu près),
qui lui permette d'alimenter et d'approfondir sa foi. Le monopole ou
l'exclusivité d'une forme de religion enferme dans une solution
unique à accepter ou à rejeter, alors que la diversité
offre un éventail de possibilités alternatives.
Quand dans une rencontre oecuménique, catholiques, orthodoxes
et protestants disent la même chose, un ennui profond s'empare
des auditeurs. Ils se disent satisfaits, mais au fond cela ne les touche
guère. Au contraire quand des différences s'expriment,
quand une discussion s'engage, souvent ils sont vivement intéressés,
et se sentent concernés par ce qui est en débat. Certes,
et ils ont bien raison, ils répugnent à ces joutes (trop
fréquentes dans le monde politique) où chacun cherche
à démolir par n'importe quel moyen l'adversaire. Mais
quand les interlocuteurs s'écoutent, se respectent mutuellement,
tiennent compte de ce que l'autre dit, alors les désaccords favorisent
la réflexion, stimulent les énergies et suscitent une
recherche spirituelle beaucoup plus qu'une fade, endormante et souvent
frustrante unanimité.
Unité et union
Laurent Gagnebin a souvent et justement
souligné que les échecs et impasses de l'oecuménisme
viennent de ce que l'on a confondu union et unité. L'idéal
latin de l'unité a un aspect dictatorial. Il nie ce que la diversité
a de légitime, et il n'admet un juste exercice de la liberté
que dans les étroites limites d'un « théologiquement
correct » dont le contenu varie d'ailleurs : il n'est pas le même
pour les catholiques, les orthodoxes, les protestants, les traditionalistes
et les modernistes. A l'opposé, le communautarisme, cher aux
anglo-saxons, qui donne une grande valeur aux particularités
de chaque famille religieuse, risque de fragmenter la chrétienté
en de multiples groupes sans rapport les uns avec les autres. Les modèles
fédératifs, dans le domaine ecclésial comme politique,
ont le mérite de vouloir (sans toujours y réussir) établir
une union qui ne soit pas une unité. L'union consiste à
vivre, à penser, à agir en concertation les uns avec les
autres, à établir des réseaux d'échanges
et de collaboration en respectant les diversités. Aimer son prochain
ne signifie pas annuler ce qui le distingue de nous, mais y être
attentif, respecter sa différence, en tenir compte. Ce n'est
pas la division qu'il faut stigmatiser et qui s'oppose à l'esprit
du Christ, c'est le conformisme dominateur et le conflit haineux (l'un
entraîne souvent l'autre).
Quel est le témoignage le plus juste et le plus fort à
l'Évangile ? Avoir une seule organisation ecclésiastique,
une même dogmatique, des rites identiques ? Ou savoir s'écouter
et débattre ensemble dans un respect mutuel alors que croyances,
opinions et pratiques ne concordent pas ? Dans le monde d'aujourd'hui,
qu'est ce qui va frapper le plus les gens ? Que nous soyons tous un,
semblables, coulés dans le même moule (comme dans les sectes
ou les partis totalitaires de naguère) ou que divisés
nous sachions vivre paisiblement et activement ensemble, différents
certes, mais néanmoins profondément et amicalement liés
?
André
Gounelle
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De l'éthique médicale à la bioéthique
Christine Durand-Leis, théologienne,
est aumônier des hôpitaux, auprès de personnes agées,
souvent très atteintes. Elle accompagne les malades, les familles
et les soignants. A l'hôpital elle fait partie d'un groupe de
réflexion éthique : soins et pluriculturalité,
soins et défis économiques, arrêt Perruche, dossier
médical et secret. Pourquoi toute cette activité autour
de l'éthique ?
Tout se passe aujourd'hui comme si toute intimité se trouvait
abolie dans les établissements de soins : nous y sommes spectateurs
du secret d'autrui, de la douleur de l'autre. Nous sommes à chaque
fois, face à la fragilité des corps des patients, en présence
d'une énigme, celle d'une personne qui habite ce corps malade,
souffrant, complètement défait par le grand âge.
Quelque chose de soi, d'inconscient, se dit par ce corps : une vérité
de la personne, de sa vie, de son histoire. Que se passe-t-il quand
le corps est devenu tellement pauvre que la communication devient quasiment
impossible. Certains parlent alors de « vieux bébés
», voulant exprimer par là le caractère irréversible
de cette descente vers d'où l'on vient.
Il s'agit de bien nommer les choses. Que signifie parler d'euthanasie,
de dignité ? Ne s'agirait-il pas seulement de notre capacité,
ou notre incapacité, à assumer les variations de l'autre
? Peut-on juger de la dignité ou de la déchéance
de quelqu'un ? Peut-on dire si la vie vaut le coup d'être vécue,
ou non ? C'est la grande question de l'éthique. Pourquoi tout
ce mal ? C'est au fond la grande question de Job.
Par rapport à toutes les découvertes actuelles, les
avancées éthiques nous conduisent à un saut qualitatif.
Nous sommes acculés à des choix sur des choses qui n'ont
encore jamais été pensées : la Bible peut-elle
encore être questionnée, comme texte fondateur, texte de
référence pour penser les problèmes éthiques
de notre temps ?
Pour Didier Sicard, médecin hospitalier, président de
la Commission nationale d'éthique, la réflexion éthique
actuelle est souvent dérisoire, telle qu'elle est évoquée
par les médias autour de questions spectaculaires (mères
porteuses, clonages, grossesses avec multiplicité de père
et de mère, etc...). Tout cela relève de la science fiction
et nous éloigne en fait du sujet.
Paradoxalement, les progrès actuels de la science s'accompagnent
d'un sentiment croissant de peur. Comme si la lecture de ces progrès
était de plus en plus angoissée, donnant une vision permanente
de risques devenus insupportables.
On peut croire que le progrès scientifique procure une plus
grande maîtrise sur les choses, mais il faut surtout prendre conscience
que l'on maitrise en fait peu de chose, ce qui peut accroître
angoisse et peur. Y a-t-il un moyen spirituel pour répondre à
cela ?
Nous sommes dans un monde où l'on croit pouvoir exiger qu'un
enfant naisse normalement. Mais en même temps le nombre d'enfants
handicapés à la naissance augmente, parce que les naissances
sont plus tardives, et les risques de plus en plus grands. Ainsi, des
performances médicales conduisent à « sauver »
de futurs handicapés en prolongeant des grossesses qui, jadis,
n'auraient pas abouti. Une recherche de normalité se contredit
avec une recherche de performance.
Nous assistons à un reours croissant à la médecine
considérée comme une sorte de prothèse vitale :
seule la vérité de la médecine finit par imposer
sa force. « Le corps finit par ne plus exister que par ce que
la médecine en dit. On assiste à une exclusion de soi
au profit de paramètres qui ne disent pas grand chose de l'être.
La médecine agrippe le corps et le maintient dans ses serres.
La médecine s'impose comme une sorte de béquille permanente
pour vivre ».
Comment penser la recherche médicale en référence
au spirituel ? En revenant à des choses extrêmement simples.
La vie d'un individu n'est intéressante que dans la mesure où
il peut entrer en relation avec d'autres. Le corp n'a d'intérêt
que dans la mesure où il permet la relation à l'autre.
Ce qui est donc inquiétant dans la recherche actuelle de «
bonne santé », c'est la centration sur soi-même dans
une volonté de « réparation » obsessionnelle
qui exclut, en fait, l'autre.
« Comment le progrès exile-t-il l'homme ? » C'est
la question la plus importante. Le futur d'une humanité digne
de ce nom, c'est de remettre le corps à sa juste place.
« Personne n'a jamais vu Dieu » disait France Quéré.
Bientôt on dira peut-être : « Personne n'a jamais
vu l'homme », parce que l'on aura oublié l'essentiel :
l'acceptation de notre finitude et l'acceptation de la relation à
l'autre sans laquelle aucune vie n'a de sens.
En réponse a des questions sur : la difficulté à
discerner le bien du mal, l'emprise de la médecine sur le patient
et l'impossibilité, pour celui-ci, d'avoir la maîtrise
de sa santé, Didier Sicard insiste à nouveau sur les excès
de la maîtrise de la médecine, sur le corps qui finit par
créer l'obsession d'une menace liée à quelque chose
d'anormal qu'il faut sans cesse dépister.
Au sujet de la pluralité des convictions éthiques des
membres du Comité consultatif natioanl d'éthique : comment
exercer un discernement sans tomber dans un consensus mou ? Dans sa
réponse, Didier Sicars souligne que personne, dans ce comité,
n'est dépositaire d'une parole reliée à un mandat,
chacun est libre. Cela crée une capacité à faire
surgir une parole collective qui dépasse les convictions individuelles.
Un état peut-il adopter une position éthique si les
autres ne l'adoptent pas ? Didier Sicard se réfère au
discours habituel de la recherche : « si on ne le fait pas, les
autres le feront », disant que c'est une naïveté de
penser que toute recherche est profitable.
Pierre
Choupaud
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Faites cela en mémoire de moi
Libre exégèse d'un texte du Nouveau Testament
1 Corinthiens 11/24
Si on a pu contester l'historicité
d'un tel ordre que Marc, Matthieu, voire Luc ignorent et Jean tout à
fait, on n'a jamais mis en doute sa portée institutionnelle.
Or rien de moins sûr pour peu que l'on examine de près
cet énoncé.
D'abord on remarquera que l'injonction est faite à l'impératif
et non au futur. Ce qui serait normal s'il s'agissait soit de simples
prescriptions d'ordre moral, soit d'exécutions de gestes prenant
sens au moment même où ils sont ordonnés. Mais on
en est loin ici puisque les actes demandés sont censés
donner naissance à une pratique rituelle dont il est attendu
qu'elle rappelle un événement encore à venir. Dans
les deux cas le futur serait de mise, comme il en va dans la Bible lorsque
les lois sont d'ordre sacrificiel ou visent l'instauration comme ici
de processus commémoratifs. Des textes comme Ex. 12/14, 13/9,
29/35, Nb. 15/11-13, Dt. 25/9 en font preuve.
Sans doute n'est-il pas indifférent que l'impératif
en question soit au présent et non à l'aoriste. Car à
la différence du second le premier permet d'exprimer l'idée
de répétition. Ce qui a conduit certaines traductions
comme celle de « Monde nouveau » à opter pour cette
formulation : « Continuez à faire ceci en mémoire
de moi ». Mais une telle interprétation ne s'impose pas
car, pour être avérée en grec classique, cette signification
de l'impératif présent est loin d'être toujours
respectée dans le NT et en particulier par Jésus qui peut
employer deux impératifs à la suite au présent
et à l'aoriste sans que l'on puisse trouver une raison particulière
à cette juxtaposition, comme en Mt. 23/3. D'ailleurs, si cette
particularité grammaticale devait être prise au pied de
la lettre, la mission confiée par le Ressuscité aux disciples
n'aurait aucun caractère durable, puisque exprimée au
seul impératif aoriste. (Mt. 28/19).
Au reste, quand bien même cette idée de répétition
serait présente dans cet emploi de l'impératif, la question
du non-emploi du futur resterait entière. Car ce qui est visé
par ce rite ce n'est pas tant le maintien d'une situation que son renouvellement.
Les disciples n'en sont pas au premier chef les bénéficiaires
mais les mandants. Ainsi sont-il invités à faire tout
autant qu'à faire faire. Une raison supplémentaire donc
pour Jésus d'user ici du futur.
Tout aussi étrange est d'ailleurs l'emploi par lui du démonstratif
« cela » (« touto ») à la place du «
ceci » (« tode ») attendu ou plus approprié
encore de l'adverbe « ainsi » (« autôs/autô
»). Car avec lui on est bien loin de la précision qui sied
aux pratiques rituelles et s'il renvoie bien à ce qui vient d'être
énoncé, il n'en donne aucune lecture valorisante. D'ailleurs
les faits qu'il est censé viser sont eux-mêmes déficients.
Ainsi se résument-ils dans la version paulinienne de 1 Co. 11/23s
à ces trois gestes de Jésus : Il prit du pain, rendit
grâce et le rompit. Rien qui indique qu'il soit donné aux
disciples et que ceux-ci en mangent. Il en est de même pour la
coupe dont il n'est même pas dit que Jésus la prenne en
main et qu'un quelconque usage en soit fait.
Ce que laisse pourtant supposer le v. 26 avec sa mise en garde : «
chaque fois que vous mangez ce pain et vous buvez cette coupe, vous
annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne ».
Mais on voit bien que ce n'est plus Jésus qui parle mais Paul
ou la tradition qu'il cite. Car on est passé de la première
à la troisième personne. Ce qui prouve certes l'ancienneté
de l'interprétation classique de cette parole de Jésus
mais pas forcément sa signification d'origine.
Reste que cette interprétation a pu s'appuyer sur le : «
chaque fois que vous boirez » du v. 25 où Jésus
dit pour la seconde fois : « faites cela en mémoire de
moi ». Mais comment l'entendre ? Le contexte même interdit
que l'on y voie une allusion au vin de la coupe jamais mentionné
et plus encore qu'on en tire la conclusion que, chaque fois que l'on
boit, il faille le faire en se souvenant de Jésus. Il faut en
déduire que cette allusion n'émane pas de lui et que l'on
se trouve devant une glose ultérieure permettant de justifier
par Jésus lui-même l'absence de vin lors de la célébration
de certaine cène. Préoccupation qu'il est bien difficile
de prêter au Christ au moment de son dernier repas !
Il ne se soucie pas d'ailleurs des moyens à utiliser, qu'il
ne cite jamais, mais seulement de leur destination qui est sa mémoire.
Ce qu'il faut entendre en son sens premier, car le texte dit bien :
« en ma mémoire » (« eis tèn emèn
anamnèsin ») et non : « en mémoire de moi
» qui se dirait en grec : « eis tèn anamnèsin
mou ». Il s'agit donc bien de la mémoire dont Jésus
est le sujet et non celle dont il est l'objet. Ce qu'a bien vu un exégète
comme Xavier Léon-Dufour, même s'il juge cette signification
à rejeter à cause du contexte.
Il est vrai que prêter à Jésus une telle intention
peut sembler absurde et déplacé. Rien de plus normal à
l'heure où il sait qu'il va mourir qu'il enjoigne à ses
disciples de se rappeler de lui et tout spécialement de sa mort
pour eux. D'ailleurs, à plusieurs reprises déjà,
il l'a fait et le geste qu'il leur demande maintenant n'a rien qui puisse
étonner.
Pourtant il faut bien voir qu'une telle demande vise une mort encore
à venir. Il ne s'agit pas pour les disciples d'en rappeler déjà
le souvenir mais de l'anticiper en quelque sorte, comme si c'était
eux qui en décidaient. Et telle est peut-être la raison
pour laquelle Jésus attend d'eux ce geste. Pour qu'il puisse
aller jusqu'au bout de sa souffrance, de son sacrifice et que sa mort
même lui apparaisse dictée par les siens pour qui il est
prêt à donner sa vie. Ce qui pourrait expliquer pourquoi
il leur a dit : « faites cela pour que je m'en souvienne ».
François
Planchon
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Si le monde était un village de 1000 habitants...
Il serait habité par : 584
asiatiques, 124 africains, 95 européens, 84 sud américains,
55 russes et anciennes républiques soviétiques, 52 nord
américains, 6 polynésiens.
Il y aurait : 329 chrétiens (parmi lesquels 187 catholiques,
84 protestants, 31 orthodoxes), 178 musulmans, 167 sans religion, 60
boudhistes, 45 athées, 32 hindous, 3 juifs, 86 autres religions.
Parmi d'autres langues, les habitants du village parleraient : 165
mandarins, 86 anglais, 83 hindous/ourdou, 64 espagnols, 58 russes, 37
arabes. Cette liste ne comprend que les langues maternelles de la moitié
du village. L'autre moitié parle (par ordre décroissant)
le bengali, le portuguais, l'indonésien, le japonais, l'allemand,
le français et 5000 autres langues.
Population, santé et éducation
1/3 des habitants du village mondial sont des enfants et seulement
60 ont plus de 65 ans. 50 % des enfants sont immunisés contre
les maladies évitables telles que la varicelle ou la poliomyélite.
moins de 50 % des femmes mariés ont accès ou utilisent
des moyens de contraception. Environ 1/3 des personnes ont accès
à l'eau potable. Parmi les 670 adultes, 50 % sont analphabètes.
Cette année, il y aura 28 naissances, 10 décès,
dont 3 seront provoqués par la famine et 1 par le cancer. Parmi
les décès, on comptera 2 bébés ayant moins
d'un an. Parmi les 1000 habitants du village, 1 sera infecté
par le HIV. Cette personne n'aura pas encore développé
de maladie provoquée par le syndrome immunodéficitaire.
Avec 28 naissances et 10 décès, la population du village
comptera 1018 habitants l'année prochaine.
Environnement et économie
Dans cette communauté de 1000 habitants, 200 personnes bénéficieront
de 80 % des revenus ; les 800 autres recevront seulement 20 % des revenus.
Parmi 1000 habitants, 70 personnes possèderont une voiture
(bien que parmi ces 70 personnes, certaines possèdent plus d'un
véhicule).
Le village dispose de 3 hectares par personnes, au total 3000 hectares,
dont 350 hectares sont destinés à l'agriculture, 700 hectares
sont destinés au pâturage, 950 hectares sont boisés,
1000 hectares sont des déserts, toundra, surfaces pavées
ou autre terre en friche.
Le village utilise 83 % des fertilisants pour 40 % de ses cultures,
propriétés des 270 personnes les plus riches et les mieux
nourries du village. L'excès de ces fertilisants pollue l'eau
des lacs et des puits.
Les autres 60 % des cultures, fertilisées avec les 17 % restant
de fertilisant, produisent seulement 28 % de la nourriture mais nourrit
néanmoins 73 % de la population. Le rendement moyen de grain
récolté sur cette terre, représente 1/3 de la moisson
réalisée par les riches villageois.
Parmi les 1000 habitants de ce village, on compte 50 soldats, 7 professeurs,
1 docteur, 3 réfugiés de guerre ou fuyant la famine.
Le village génère un budget global (secteurs public
et privé) annuel de 3 millions de dollars américains,
3 millions de dollars dans le cas d'une distribution équitable
(ce qui n'est pas le cas). Sur ces 3 millions USD : 181000 $ sont utilisés
pour l'armement ou la guerre ; 159000 $ sont utilisés pour l'éducation
; 132000 $ sont utilisés pour la santé.
Le village a concentré suffisamment d'engins nucléaires
pour être rayé de la carte.
Cet arsenal est sous contrôle de 100 personnes. Les autres 900
personnes les observent dans une grande anxiété, se demandant
si elles apprendront un jour à cohabiter et si elles y arrivent,
si elles ne finiront pas par être victimes d'un désastre
nucléaire provoqué par inattention ou par un dysfonctionnement
technique, ou encore, si elles parvenaient à désactiver
les armes nucléaires, où dans le village mondial pourraient-elles
jeter les composants radioactifs ?
Resurgence n°170. Social Trends n°68.
Mission n°124
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Tout à gagner dans l'œcuménisme !
Pourquoi rester protestant ?
La phrase relève de la « ferme protestation »
Chaque confession pourrait en dire autant. Un excellent sujet pour
les groupes oecuméniques. On y découvrira vite combien
l'on se connaît soi-même aussi mal que l'autre, et combien
variées sont les raisons de notre attachement. Restons ici dans
l'argument théologique.
1er argument
Etre protestant, c'est déjà
être catholique et oecuménique ! Etre oecuménique
n'est pas être pro-catholique romain. C'est confesser l'Église
universelle (ou sa catholicité) par-delà les frontières
du temps et de l'espace de la culture et des expressions de foi. Elle
est communion des saints - ces croyants « en Christ » -
et communion aux choses saintes3, la Parole et les sacrements. Elle
se réfère au « tout » de la foi. Objet de
foi, ce « tout » comme le Christ, n'est jamais maîtrisable,
par aucun rite, aucune dogmatique, aucune institution. Cependant, les
assemblées de fidèles le rendent présent et en
témoignent dans l'espace et dans le temps. Catholicité
et oecuménicité, le protestant peut donc les revendiquer
sans honte. Ces deux dimensions sont dans les gènes de sa théologie.
Pas plus catholique qu'un protestant donc, mais il n'est pas romain
! Reste à savoir comment nous rendons visible et traduisons dans
les faits cette dimension de l'Église que nous confessons.
2e argument
La méthode du consensus
différencié.Le terme, barbare, exprime en concentré
une compréhension de l'unité de l'Église qui ne
soit pas ralliement à l'autre ou de l'autre. Beaucoup pensent
encore « si je m'explique clairement, l'autre devrait se rallier
à ma vérité » (moyennant éventuellement
quelque aggiornamento).Si être bien dans sa foi et vouloir la
partager est légitime, le consensus différencié
oecuménique précise ce sens : s'expliquer, non pour rallier
l'autre, mais pour se reconnaître mutuellement. Il est d'une grande
exigence. Là, le protestantisme a l'avantage. Sa théologie
lui permet de reconnaître l'autre comme étant authentiquement
l'Église du Christ quand l'Évangile de la grâce
seule y est prêché, le baptême et la cène
correctement administrés. Le catholique et l'orthodoxe, avec
leur compréhension de l'Église, sont handicapés.
L'anglican est entre-deux. Mais sur le plan humain, les points sont
partagés. Car le consensus différencié est aussi
en état d'esprit : approfondir la connaissance les uns des autres,
s'expliquer, se concerter, voilà qui n'est pas la seule mission
des théologiens !
3e argument
Aptitude ecclésiologique
au débat, à la conversion, à l'ouverture. Semper
reformanda, toujours en réformation. Voici un principe qui, malgré
sa difficile pratique, a l'avantage de poser en fondement une nécessité
d'écoute toujours nouvelle du Christ. A travers les Écritures
d'abord, à travers les autres ensuite : ceux qui nous ont précédés,
ceux qui confessent Jésus-Christ, ceux qui ont soif de Bonne
Nouvelle. Le semper reformanda concerne aussi les Églises, pas
seulement les personnes4. Il est l'une des expressions de l'oecuménisme
protestant (pléonasme !). Le sacerdoce universel allié
à la culture minoritaire a développé dans le protestantisme
une richesse du débat et une gestion de la liberté, responsable
de la foi et de l'engagement. Les écueils ne sont pas toujours
évités, mais le principe est là. Ainsi se forge
et s'éclaire la conscience de chacun, avec la conviction qu'aucun
spécialiste ou ministre ordonné ne peut supplanter le
Saint Esprit qui "illumine" dans les coeurs la Parole de Dieu.
Tout cela inscrit dans les « gênes ecclésiastiques
» du protestant français, le refus du sectarisme qui prend
la partie pour le tout (par exemple : « mon Église, c'est
l'Église »). Le gène est parfois récessif,
mais il finit toujours par réapparaître.
Finalement
On pourrait poursuivre et montrer
qu'avec sa théologie de la création, de l'Alliance, de
l'Esprit et de la sanctification, le protestantisme a de nombreux atouts
pour jeter des ponts entre confessions et avec notre société,
tout en restant lui même. « Les protestants ont tout à
perdre dans l'oecuménisme », m'a-ton dit. Au contraire,
tout le porte à un oecuménisme positif et d'autant plus
serein qu'il sait que sa foi n'est pas son oeuvre ! Mais alors que je
suis si bien « dans mes baskets protestantes », quelle joie
de rencontrer d'autres expressions de foi, de s'enrichir mutuellement,
de se laisser interpeller, de prier et de servir ensemble, de travailler
à rendre visible cette unité de l'Église dans sa
catholicité, signe de la réconciliation en Dieu.
Gill
Daudé
3 Deux sens de l'expression latine, qui est au neutre.
4 Voir le document des Dombes sur La conversation des Églises
mais aussi le sociologue J.P. Willaime. L'ultramodernité sonne-t-elle
la fin de l'oecuménisme ?, revue « Recherches de sciences
religieuses », 89/2 p 201.
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Choix de livres
LA GALETTE ET LA CRUCHE (Prières et célébrations)
3° tome. Antoine Nouis, Editions Réveil Publications (B.P.
4464, Lyon 69241 cedex 04) - 159 pages 18x24 - 16 E.
Nous nous réjouissons de la parution d'un troisième
livre d'excellents textes liturgiques du pasteur A. Nouis. Comme les
2 publications déjà parues, ces textes frappent les
lecteurs et les auditeurs par leurs caractères poétiques,
imagés ou narratifs. Illustrations de la parole, ils stimulent
l'imagination et la mémoire. Ce livre maniable avec de bons
caractères d'imprimerie sera utile. "Le but de la liturgie
est la mémoire. La démarche liturgique est d'écouter
le commandement de mémoire". Chapitres : ouverture, méditation,
louange repentance, déclaration de pardon, confession de foi,
illumination, intercession et envoi.
Christian Mazel
ÉCOUTE... C'EST NOËL (Narrations bibliques), R. Gossin,
E. Parmentier, P. Prigent, B. Schaller, E. Stussi, E&T. Wild, Editions
Bergers et Mages - 222 pages 14x22 - 19 E.
28 courtes narrations reprennent, sous forme d'histoires racontées,
des textes de l'Ancien Testament sur la naissance de Jésus.
Ces recits imaginés reprennent des passages de l'Exode, des
prophètes, surtout des 2 Évangiles de l'Enfance et d'une
épitre de Paul. Chaque narration est accompagnée de
brèves notes exégétiques justificatrices de cette
interprétation au premier degré.
Christian Mazel
FIGURINES LIBRES DU PROTESTANTISME R. Gossin, E. Parmentier, P. Prigent,
B. Schaller, E. Stussi, E&T. Wild, Editions Réveil Publications
- 152 pages 15x22,5 - 15 E.
Ces récits présentent de grandes figures de l'Histoire
et du protestantisme avec leur foi qui hésite et résiste,
traverse les frontières, pousse à la révolte
et proclame l'espérance. La réforme de Josias (VII°s.
av. JC), Martin, Lucas Manu et Zaza face à l'image religieuse,
la foi qui batit des temples, Jean-Sébastien Bach en 1760,
la cévenole Pécale en 1760, le visiteur de Jean-Frédéric
Oberlin, Tonton Tom colporteur baptiste en Bretagne au début
du siècle, l'Église brune et la déclaration de
Barmen en 1933, Albert Schweitzer.
Christian Mazel
THÉORIES DE LA RELIGION Pierre Gisel, Editions Labor et Fides,
diffuseur en France et en Belgique Sofedis - 416 pages 16x22,5 - 32
E.
Ouvrage collectif qui propose un état des discours sur le
phénomène religieux aujourd'hui. Grande variété
de bons théologiens : Jan Assman, Ulrich Barth, Carmen Bernand,
Pierre-Yves Brandt, Philippe Borgeaud, Raphaël Célis,
Ingolf Dalferth, Jean-Marc Ferry, Volkhard Krech, Michael Stauberg,
Jean-Marc Tétaz, Helmut Zander.
Christian Mazel
LA CÉRÉMONIE DES ADIEUX Simone de Beauvoir, Paris,
Gallimard 1981 - 625 pages.
Persistent et signent S. de Beauvoir nous donne la transcription
d'entretiens au magnétophone, avec J.P. Sarte, à Rome,
en 1974. Des remarques fort inconvenantes sur les faiblesses physiques
de son compagnon déchu attestent du bien fondé de ce
qu'avait déjà avancé la secrétaire de
Sartre, à savoir que c'était une femme mal élevée.
Sur le font, que dire ? Sartre est mort sans un mot de regret quant
à ses erreurs intellectuelles et morales : le silence à
propos du procès de Kravchenko (Paris 1948), le double langage
sur Budapest (1956), le silence encore lors de la répression
contre les écrivains russes... Quant au reste... démissionnaire
de l'enseignement en 45, et riche, - il le dit - il avoue n'avoir
pas eu grand chose à faire pendant des années. Or sa
culture littéraire est plutôt limitée. Il prétend
avoir lu « énormément » (p. 249) on permettra
à un historien d'en douter. De ses longs séjours en
Italie : il n'a pas reconnu B. Croce, l'éminent philosophe
et historien italien, qui lui eût fourni une grille de lecture
de Hegel, laquelle lui manque cruellement dans sa critique de la raison
dialectique. Il ment sur son passé de normalien, déclarant
n'avoir pas été fasciste. C'est démenti par H.
Guillemin, son condisciple ; il était avec G. Valois, lui même
financé per Mussolini.
Morale de l'authenticité ? De l'escroquerie intellectuelle.
Jean Georgelin
L'OBSESSION AMERICAINE Jean-François Revel, Paris Plon 2002
- 300 pages
Le vieux lion a toujours bonne patte. Depuis 1957, il ne dételle
pas. Les âneries de l'antiaméricanisme... Encore faut-il
avoir le courage - du clerc - pour les pourfendre. Un tel ouvrage,
tant les âneries sont nombreuses, ne peut, bien sûr, se
résumer. De bons points : très tôt, est passé
au USA, un téléfilm sur les misérables magouilles
du président Nixon lors du Watergate ; on attend toujours le
même sur l'affaire Ben Barka. Le vandalisme urbanistique a sévi
très tôt à Paris, dès de Gaulle. Il n'y
a jamais eu de sentiments anti-français fondamental aux USA
; la fiscalité américaine ne favorise pas les grosses
fortunes, et, dès 1953, S. de Beauvoir dénonçait
« l'occupation américaine » de la France ; rien
que cela... Un regret, qu'un homme aussi cultivé, parfois,
jusqu'à l'érudition, n'ait pas médité
sur l'économie, n'ait pas lu P. Bairoch, Fourastier, d'accès
aisé l'un et l'autre ; cela lui aurait évité
des jugements parfois sommaires sur l'impérialisme, le colonialisme
- que nous ne confondons pas - ou le commerce international...
Au même moment P. Roger publie lui aussi, un livre sur le
même thème : l'ennemi américain d'où une
certaine - nous disons bien « une certaine » - intelligentia
française, ne sort pas grandie.
Jean Georgelin
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Dans le monde des religions
Genève
Mur des Réformateurs :
quatre nouveaux noms
Parmi les nouveaux noms figure celui d'une femme, Marie Dentière,
née dans les Flandres et théologienne de la Réforme
au 16e siècle. Elle est la première femme à avoir
son nom aux côtés de Luther, Calvin, Zwingli et autres
sommités du mouvement qui a donné naissance au protestantisme.
Marie Dentière (v. 1490-1561) figure aux côtés
de réformateurs mieux connus de l'Église, comme Valdès
de Lyon (v. 1140-1217), qui a inspiré le mouvement vaudois,
John Wycliffe (v. 1330-1384) à qui l'on attribue la première
traduction en anglais de la Bible et Jan Hus (v. 1369-1415) prédicateur
dont l'enseignement a lancé le mouvement hussite en bohême.
Brésil
La part des chrétiens
dans la percée du Parti des travailleurs
Luis Inacio Luia da Silva (dit Lula), du Parti des travailleurs,
incarne le rêve d'un Brésil où tous auront leur
place et un espace de dignité. Pour Léornado Boff, la
victoire du Parti des travailleurs répond à une nécessité
historique. « Elle marquera une percée libératrice,
incarnant le rêve d'un Brésil qui doit être réinventé
et trouve dans le forum social mondial de Porto Alegre le point de
référence qui l'aidera à bâtir une société
et une planête viables - du point de vue écologique,
social et éthique. »
« Cent mille communautés ecclésiales de base,
une centaine de milliers de groupes bibliques, des centaines d'organisations
de défense des droits de la personne et une pastorale sociale
active, tout cela représente une grande force qui assume le
projet du mouvement social sans tomber dans la tentation de tenir
son propre programme. » « C'est la force de l'Église
de la libération, c'est-à-dire les Églises -
catholiques et évangéliques »
Inde
Lynchage de cinq jeunes Dalits
Les chrétiens Indiens ont multiplié les protestations
après le lynchage, le 16 octobre, près de New Delhi,
de cinq membres de la caste sociale la plus basse de l'Inde par une
foule dont la colère avait été déchaînée
par les rumeurs selon lesquelles ils auraient tué une vache.
Le lynchage est « l'un des crimes les plus horribles contre
l'humanité et c'est aussi une indication de la condition actuelle
des Dalits dans ce pays », a déploré dans une
déclaration publiée le vendredi 18 octobre, le Conseil
national des Églises de l'Inde, qui regroupe 29 Églises
orthodoxes et protestantes.
Grèce
Les membres du clergé
de l'Église et l'habit traditionnel
Les responsables de l'Église (orthodoxe) de Grèce
ont rejeté une demande des prêtres qui voulaient être
dispensés de porter la barbe, la soutane et le chapeau traditionnels.
Canada
Controverse sur la bénédiction
des unions homosexuelles
Timothy Cooke, de l'Église anglicane de St Martin à
Vancouver, a présenté sa démission (janvier 2003)
par opposition à la décision du diocèse de Westminster
de les autoriser. Le 15 juin le diocèse avait approuvé
la bénédiction des unions homosexuelles. Huit paroisses
représentant 250 des membres (parmi les plus généreuses)
ont annoncé qu'elle ne rempliraient plus leurs obligations
financières. Ce conflit divise la Communion anglicane mondiale.
France
La Fédération Protestante
et la loi de 1905
Le 6 décembre 2002, la FPF (16 Églises, 500 associations,
2 millions de personnes) doit remettre au Premier ministre, Jean-Pierre
Raffarin, ses propositions de modifications dans l'application de
la loi de 1905. La FPF a toujours été attachée
à la laïcité. Mais force est de reconnaitre qu'au
fil des ans, dans la pratique, il est devenu difficile pour les associations
cultuelles, de s'accorder aux différentes réglementations.
Ces propositions pourraient bénéficier à d'autres
religions.
Subventions étatiques et solidarité humaine
« Une vache européenne
reçoit 2,50 $ d'aide par jour, une vache japonaise 7,50 $ alors
que 75 % des Africains vivent avec moins de deux $ par jour ».
Nicolas Stern
économiste en chef de la Banque mondiale
19/11, Munich.
La banque mondiale pointe aussi du doigt les 3,9 milliards de dollars
d'aides américaines à la filière coton - trois
fois le montant de l'aide US à l'Afrique. Ces subventions font
chuter les cours et ruinent au passage des centaines de milliers de
cotonculteurs africains.
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sommaire du N°
Les Français et la Bible
Il y a quelques mois, le journal
La Croix a fait réaliser par la Sofres un très intéressant
sondage sur la relation « ombrageuse » que les Français
entretiennent avec la Bible.
Possédez-vous une Bible dans votre foyer ?
Dans ce pays qui allie une forte tradition catholique avec une laïcité
militante, le sondage révèle que plus d'un français
sur deux ne possède pas une Bible chez lui. Interrogés
sur la pertinence du message biblique, une majorité de français
estiment que les enseignements de la Bible n'ont plus d'actualité
et que son message ne répond pas aux préocupations de
nos contemporains.
Et pour vous la Bible c'est :
- - Un livre dépassé, en décalage avec le monde
moderne : 54 %
- - Un livre dont les enseignements sont toujours actuels : 38 %
- - Ne se prononce pas : 8 %
Le corollaire de ce jugement négatif à propos de la
Bible, c'est que les Français ne se réfèrent pas
à elle pour les choix qui concernent leur vie personnelle. 70%
d'entre eux estiment que la Bible tient une place peu ou pas importante
du tout pour eux.
Quelle est la place de la Bible
Dans le patrimoine religieux de l'humanité ?
- - Importante 64 %
- - Pas importante 33 %
- - Sans opinion 3 %
- - Dans le patrimoine culturel de l'humanité ?
- - Importante 62 %
- - Pas importante 35 %
- - Sans opinion 3 %
- - Dans votre vie personnelle ?
- - Importante 29 %
- - Pas importante 70 %
- - Sans opinion 1 %
La mission de l'Alliance biblique française repose sur la conviction
que la Bible contient une Parole pertinente adressée par Dieu
à l'homme et à la femme d'aujourd'hui. Au regard de ces
chiffres assez alarmants, comment ne pas redoubler d'effort pour inverser
ces tendances ?
Et vous personnellement, lisez-vous la Bible ?
- - Jamais 72 %
- - Moins d'une fois par mois 20 %
- - Au moins une fois par mois 4 %
- - Au moins une fois par semaine 2 %
- - Tous les jours ou presque 2 %
Favoriser les actions de diffusion des Écriture dans notre
pays, montrer que le message de la Bible n'a rien de démodé,
donner à ceux qui veulent se lancer dans une lecture personnelle
que la Bible des outils pédagogiques pour une lecture intelligente,
encourager une pratique régulière de la lecture de la
Bible parmi les chrétiens, favoriser la création de groupes
biblique : autant d'objectifs que l'Alliance biblique poursuit inlassablement.
Christian
Bonnet
L'Alliancre biblique édite la Bible (B.P. 47 - 95400 Villiers
le Bel - Tél. 01 39 94 50 51 -Fax : 01 39 94 53 51.
Versions : français courant, français fondamental (Parole
de vie), la Nouvelle Bible Segond, la TOB (traduction Oecuménique).
Merci de soutenir Évangile & liberté
en vous abonnant :)
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