N° 166 - Mai 2003
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Cahier
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La Bible est-elle injuste avec les femmes ?
conférence donnée aux journées
d'Adge 2002
Texte biblique “ Jephté et sa fille ”. Juges 11/29-40,
traduction Bayard
L'Esprit de Yhwh souffla sur Jephté,
qui parcourut le Galaad et Manassé, passa par Mitspé
de Galaad et, de là, chez les Ammonites. Alors il fit un voeu
à Yhwh :
- Si tu remets entre mes mains les Ammonites, appartiendra à
Yhwh et sera par moi offert en holocauste celui qui, le premier, lorsque
je reviendrai sain et sauf du combat, sortira des portes de ma maison
pour m'accueillir.
Pour les attaquer, Jephté passa ensuite chez les Ammonites
et Yhwh les remit en son pouvoir. Il les battit depuis Aroër
jusqu'aux environs de Minnit, vingt villes en tout, et même
jusqu'à Avel-Keramim. Ce fut un très grand cataclysme
et les Ammonites en furent humiliés devant Israël.
Lorsque Jephté s'en revint à sa maison de Mitspa,
sa fille, dansant au son des tambourins, gambada à sa rencontre.
Elle était son unique enfant : en dehors d'elle, il n'avait
ni fils ni fille. À peine l'aperçut-il qu'il se mit
à déchirer ses vêtements en s'écriant :
- Malheur, ma fille, tu me fais vaciller sur moi-même ! Tu
me piétines le coeur ! Je me suis, moi, engagé devant
Yhwh et ne puis plus revenir en arrière !
- Père, répondit-elle, si tu t'es engagé devant
Yhwh, et puisque Yhwh t'a permis de te venger de tes ennemis les fils
des Ammonites alors traite-moi selon ce serment. Accorde-moi cependant,
ajouta-t-elle, un sursis de deux mois durant lequel, de haut en bas,
j'errerai dans les montagnes et, avec mes compagnes, pleurerai sur
mon adolescence.
- Va, lui accorda-t-il, la laissant partir pour deux mois.
Elle et ses compagnes s'en allèrent donc et, dans les montagnes,
elle sanglota sur son adolescence sacrifiée. Ce délai
écoulé, elle revint à son père qui accomplit
sur elle le voeu qu'il avait prononcé. Elle n'avait pas connu
d'homme et de là vint, en Israël, la coutume selon laquelle
chaque année, quatre jours durant, les filles d'Israël
s'en vont célébrer l'enfant de Jephté le Galaadite.
Introduction
Je ferai deux remarques en guise
d'introduction :
- La Bible c'est un gros livre où on trouve beaucoup de choses
et poser la question de cette manière n'est pas très
précis ; c'est pourquoi la première réponse qu'on
peut donner à cette question, c'est : “ ça dépend
”, ça dépend des textes et ça dépend
de comment on les lit. Or ici, je ne vais pas parler de tout. Je ne
parlerai pas de Paul, ni même de Jésus. Je poserai d'abord
quelques constats qui me permettront de fixer le cadre dans lequel
je situe ma lecture et ensuite je vous proposerai de travailler un
seul texte, dans l'hypothèse que c'est surtout dans la façon
de travailler les textes plutôt que dans leur choix qu'on peut
trouver les réponses les plus intéressantes à
cette question.
- On ne trouve pas, et c'est une grâce à mon avis,
une théologie biblique systématique sur la femme dans
la Bible. II n'y a pas une doctrine sur la femme. Sur ce sujet comme
sur bien d'autres, plusieurs voix se font entendre, plusieurs courants
se distinguent et le débat est déjà dans le texte,
dans les textes, à travers les multiples figures féminines
évoquées.
Mais je ne ferai pas non plus une galerie de portraits pour montrer
la place importante et diversifiée qu'occupent les femmes dans
la Bible et la variété des rôles féminins
qui y sont évoqués ; c'est tout à fait évocateur
mais ce serait trop long. Citons juste quelques exemples en prenant
un seul livre, sur lequel nous reviendrons tout à l'heure,
le livre des Juges. D'après son titre, on pourrait penser qu'il
raconte essentiellement l'histoire des Juges d'Israël, mais quand
on le lit de près on s'aperçoit par exemple qu'il y
a plus de personnages féminins que de juges dans ce livre,
des personnages qui ont des rôles importants et très
divers : il y a des femmes qui tuent des hommes, comme Yaël ou
la femme qui tue Abimelek avec une pierre de meule, il y a des femmes
qui se font tuer par des hommes comme la concubine du lévite,
on y trouve aussi des prostituées, une femme prophète,
Débora qui est aussi juge et chef de guerre, c'est également
dans ce livre qu'apparaît la célèbre “ traîtresse
” Dalila... On a donc déjà rien que dans ce livre
une panoplie très riche.
Mais au-delà de ces figures et symboles , je crois qu'avec
cette question : “ la Bible est-elle injuste avec les femmes
? ”, c'est le problème de notre rapport au texte biblique
qui resurgit et c'est de cela que j'aimerais traiter dans un premier
temps.
1. Comment traite-t-on le texte biblique dans la réponse à
cette question ?
Je ferai deux constats qui permettront aussi de situer d'où
je parle :
1. Si on regarde ce qui se fait en matière d'approche de
la Bible dans une perspective féministe critique, on constate
que globalement, la réponse à la question : “ La
Bible est-elle injuste avec les femmes ? ” est oui. La Bible
a été produite par et pour des hommes, elle présente
une vision d'hommes sur les femmes (ce qu'ils pensent qu'elles sont,
ce qu'ils voudraient qu'elles soient). Cependant, on constate à
l'intérieur des lectures féministes une pluralité
et une diversité des démarches (avec des tendances plus
ou moins dogmatiques, libérales, des querelles, des débats...)
; et par rapport à la question de savoir si on peut, dans cette
littérature androcentrique qu'est la Bible, découvrir
une perspective de femmes, on peut identifier schématiquement
au moins trois postures :
a) La Bible est l'expression d'une culture patriarcale machiste
où tout est contaminé et il n'y a rien à en garder,
risque : on ne la lit plus ou pas puisqu'elle est l'expression d'une
injustice totale envers les femmes.
b) Ce n'est pas le texte biblique qu'on prend comme point de départ
mais des outils de lecture : on essaie de relire les textes bibliques
avec des outils méthodologiques anthropologiques, sociologiques,
littéraires. On examine le statut des femmes dans les sociétés
dont on parle, les modèles familiaux, les rôles féminins.
On regarde grâce à quelles stratégies la subordination
des femmes est inscrite et justifiée dans les textes et quel
effet cela produit encore dans nos sociétés, la Bible
étant un héritage de la civilisation occidentale judéo-chrétienne
qui transmet un système de valeurs qui imprègne toute
la culture. Certaines ne s'en tiennent pas là et avancent que
la lecture de la Bible permet aussi de dénoncer les injustices
et les oppressions et de s'en libérer ; elles proposent alors
une herméneutique du soupçon (lire entre les lignes,
s'intéresser à ce qui n'est pas dit, à ce qui
est invisible), une lecture de la différence, élaborent
des lectures subversives, des façons alternatives de lire les
récits, en mettant l'accent sur les femmes comme personnages
ou les femmes comme lectrices. Par exemple, il existe des lectures
très différentes de l'histoire d'Hagar utilisée
comme mère porteuse par Sarah puis fuyant (Gn 16) ou renvoyée
au désert par Abraham (Gn 21) : certaines la lisent comme l'illustration
de l'échec de la solidarité de genre1 face aux inégalités
de groupes sociaux et de classes. D'autres y voient un récit
de libération où Dieu entend l'opprimée et bénit
la rebelle qui devient sujet de son histoire ; un autre débat
à partir de cette histoire consiste à se demander s'il
faut créer une culture alternative à partir de la marginalisation,
au désert ou réclamer sa place à l'intérieur
de la société qui cherche à exclure). Ces lectures
très importantes dans les pays du Sud, redonnent souvent beaucoup
de fraîcheur au texte, bien qu'elles comportent le risque de
sélectionner les “ bons ” textes ou les “ bonnes
” femmes (et il y en a beaucoup) et de refaire des normes à
partir de cette sélection.
c) Une autre position, que j'ai souvent rencontrée ici, dans
nos églises du “ Nord ” en lisant ces textes, c'est
une position de malaise. Face à des textes qui posent questions,
on essaye de défendre Dieu (qui sait très bien se défendre
tout seul), souvent en opposant AT et NT ; mais on risque souvent
de rester les bras ballants avec des textes dont on ne sait pas quoi
faire, alors on les range discrètement, parce qu'on a du mal
à combiner “ catéchisme ” et “ féminisme
”.
2. Le deuxième constat, si on regarde du côté
des textes, c'est qu'il y a aussi une ambivalence dans ces textes, on
peut même dire un débat interne.
D'une part, on peut dire2 que dans les textes bibliques, les femmes
sont, à des degrés divers Un peu possédées
: c'est ce qui ressort par exemple des lois qui présentent
les femmes comme éternellement mineures ou impures, l'attention
particulière à l'expérience de la stérilité
et de la maternité. Dans les lois du Deutéronome, on
ne trouve pas de lois directement sur le statut de la femme en général.
Mais dans des lois sur différents sujets, on peut constater
la dépendance des femmes à l'intérieur des maisons
dirigées par des hommes et le rôle subordonné
des femmes à l'intérieur de la famille
Un peu protégées : si elles acceptent l'autorité
du mâle, leur situation de dépendance, elles ont droit
en échange à sa protection. C'est ce qu'on peut lire
du sort des femmes à la cour des rois, c'est ce qu'on trouve
aussi dans certains codes de lois.
Un peu redoutées : c'est en particulier le cas pour l'exotisme
prestigieux ou dangereux de la femme étrangère. Sur
le mode positif, on peut évoquer le cas de la reine de Saba,
sur le mode négatif, ce sont les figures d'Athalie ou de Jézabel
qui montrent tout le mal qui peut venir des femmes étrangères.
Les textes bibliques ne sont donc pas des textes féministes
au premier degré (un anneau d'or sur le groin d'un cochon,
telle est la femme belle mais dissolue (Pr 11,22) ; les querelles
de femmes sont comme une gouttière qui ne cesse de couler (Pr
19,13) ... Ce serait d'ailleurs anachronique de leur demander d'être
feministe ; les sociétés dans lesquelles ces textes
sont écrits n'avaient pas ce genre de préoccupation.
Mais d'autre part, les textes bibliques ne s'arrêtent jamais
là. Il y a souvent (je ne dirai pas “ toujours ”
parce qu'il ne s'agit pas de réintroduire ici une nouvelle
norme), une faille, une ambivalence, un doute, une douleur qui ouvre
l'horizon, qui invite à regarder l'histoire autrement. Les
textes ne sont jamais une simple illustration et justification du
pur “ bon sens populaire ”, plein de machisme rampant (si
vous ne voyez pas ce que je veux dire, je vous citerai une réponse
à la question qui nous occupe qu'on m'a rapporté hier
: “ Oui, la Bible est injuste avec les femmes mais elles l'ont
bien mérité... ”.
Or. cette ambivalence des textes, elle apparaît bien dans
la façon dont on les utilise.
Depuis une vingtaine d'années, je travaille comme animatrice
biblique, en France, dans les paroisses et ailleurs, dans les prisons,
entre autres, en Amérique Latine, en particulier au Nicaragua,
à la Faculté de Théologie Protestante et dans
des groupes de lecture populaire de la Bible, ainsi qu'un peu en Afrique
de l'Ouest et j'ai pu observer un double phénomène :
dans beaucoup d'endroits dans le monde la Bible est à la fois
un des outils utilisés par les institutions, les traditions,
les autorités pour faire taire les femmes et perpétuer
des situations injustes (recours à des mythes contraignants,
à des significations sacrées ou magiques qui marginalisent
et oppriment, adhésion à une représentation du
réel où l'apparence des choses est comprise comme leur
nature dans une conception mythique du monde et qu'on présente
comme immuable et incontestable) et en même temps, quand ces
femmes deviennent lectrices des textes, ils leur fournissent des ressources
et une prodigieuse énergie pour faire face aux situations les
plus terribles et construire des projets de résistance.
Il y a quelque chose à l'oeuvre dans ces textes qui les travaille
de l'intérieur et qui fait qu'on y évolue sans cesse
dans la contradiction et dans le débat.
Je vous invite maintenant à prendre un exemple, avec un texte,
pour essayer d'y repérer quel est le débat interne et
comment il peut alimenter notre propre réflexion.
2. Une étude d'UN cas : LE sacrifice de la fille de Jephté
1. Quelques mots sur ce choix :
C'est un choix un peu arbitraire, dû à mes fréquentations
du moment. Mais c'est aussi une option délibérée
pour traiter de l'A.T., si souvent injustement dénigré
: on ne comprend pas vraiment le Nouveau Testament si on ne lit
pas l'Ancien Testament.
De plus c'est un texte qui raconte l'élimination d'une
fille par son père qui se croit obligé de l'offrir
en sacrifice, donc cela vaut la peine de le lire par rapport à
la question de la place des femmes dans la Bible. A sa lecture on
peut aussi se poser la question de savoir si les hommes sont injustes
et également si Dieu est injuste. Nous sommes donc en plein
dans le sujet.
Enfin, ce récit traite du problème de la place qu'on
fait à la génération suivante qui aujourd'hui
me semble être une question importante dans notre société
vieillissante et violente avec ses fils et ses filles. Et le thème
de l'alliance des générations est un thème
théologique important.
2. Je vous proposerai tout d'abord plusieurs lectures possibles
de ce texte, il y en aurait certainement d'autres, mais ce premier
parcours permettra d'ouvrir ce texte à différents horizons.
a) C'est l'histoire d'un père despote et assassin et d'une
fille sans nom, résignée, obéissante jusqu'à
la mort, offerte par son père comme sacrifice humain en accomplissement
d'un voeu à Dieu3. Cette fille accepte, c'est le paradigme
de la victime, involontaire et courageuse, offerte pour protéger
le statut et l'honneur d'un mâle. Et Dieu ne fait rien pour
arrêter ce sacrifice. Elle accepte le voeu comme irrévocable.
Elle parle contre son propre intérêt et accepte son
rôle de victime sacrificielle. Elle ne peut rien faire d'autre
que pleurer sur son non-futur. Elle pleure sur sa virginité
et sur les impossibilités que cela représente4. Elle
ne résiste pas, elle accepte de mourir dans cet état,
alors qu'avoir des enfants était une des fonctions féminines
les plus importantes. Jephté d'abord blâme cette victime
: “ Tu me tues ” ou “ Tu fais mon malheur ”
lui dit-il. Déplacer les reproches sur sa victime lui permet
de ne pas se sentir seul responsable de l'horreur à venir.
Parce qu'elle ne proteste pas, parce qu'elle ne remet pas en cause
l'autorité patriarcale et qu'elle remplit volontairement
son devoir filial, alors sa mémoire peut être préservée
et les filles d'Israël vont partir quatre jours par an pour
sa commémoration. L'idéologie patriarcale coopte une
cérémonie de femmes pour glorifier la victime. Le
message de ce texte serait alors : “ jeunes filles, soumettez-vous
à l'autorité paternelle ; peut-être faudra-t-il
sacrifier votre autonomie, votre vie, et même votre nom, mais
votre sacrifice sera rappelé et même célébré
de génération en génération. ”
On fait mémoire de la fille de Jephté comme fille,
elle n'a donc pas besoin d'avoir un nom. Elle doit devenir un exemple
en Israël. C'est ce message qu'il faut dénoncer dans
une lecture du point de vue des femmes car encourager la glorification
de la victime, c'est perpétuer le crime contre elle.
b) Mais on peut lire aussi ce texte comme l'histoire d'une fille
rebelle jusqu'à la mort face à un père qui
veut asseoir son pouvoir à tout prix5. Lorsqu'elle répond
à son père, c'est, semble-t-il pour accepter sa décision
(v.36 : “ agis envers moi selon ce qui est sorti de ta bouche,
à présent que Yahvé a tiré vengeance
de tes ennemis les fils d'Ammon ”). Or Jephté n'a pas
évoqué précisément ce voeu devant elle.
Comment est-elle au courant, c'est un non-dit du texte, un “
silence narratif ” comme en trouve parfois dans les récits
bibliques (comme par exemple, celui de Gn 2 : comment Eve connaît-elle
l'interdiction de manger de l'arbre de la science du bien et du
mal faite par Yahvé à Adam ?). Chaque fois que nous
essayons de remplir ces blancs, nous sortons du texte, mais c'est
aussi notre liberté de lecteur/trice de nous risquer à
lire et à produire du sens. Donc, on peut penser que la fille
de Jephté est au courant du voeu (public ?) de son père,
et si elle sort la première à sa rencontre, elle sait
à quoi elle s'expose et elle le fait volontairement. Pourquoi
? Elle sort et provoque son père pour épargner les
autres habitants de la maison, peut-être et parce qu'elle
est sa fille unique et qu'elle espère qu'ainsi mis au pied
du mur, Jephté n'ira pas jusqu'au bout de ses paroles et
ne fera pas ce qu'il a dit si c'est elle qu'il doit tuer. Elle lui
renvoie son image d'homme avide de gloire et de reconnaissance à
n'importe quel prix qu'elle fait jouer contre celle d'un père
qui aime sa fille. Elle le met au défi de faire ce qu'il
a dit et de faire passer son ambition au-dessus de son affection.
Elle demande à partir deux mois pour qu'il fasse l'expérience
concrète de son absence et qu'il mesure à quoi il
se condamne lui-même, pour qu'il touche du doigt ce qu'il
s'apprête à provoquer : l'absence irrémédiable
de sa fille. Il a encore la possibilité de renoncer. Elle
revient, mais lui ne revient pas sur sa décision. Elle meurt
d'avoir cru en l'amour de son père.
c) La fille de Jephté est-elle une femme qui perd ? Relisons
encore une fois le texte. Puisque cette fille anonyme n'est définie
que par le nom de son père, revenons au père, Jephté,
qui a dans son histoire un problème de maison, de reconnaissance
et d'héritage. C'est un vaillant guerrier mais il se fait
chasser de la maison de son père parce qu''il est le fils
d'une autre femme. Il va alors chercher à retrouver une place
dans cette maison-là. Et ce qu'il va faire, c'est parler
et marcher pour se battre (dans le récit, Jephté traverse,
c'est un verbe qui revient sans cesse, toute sorte de territoires).
Il négocie avec tout le monde, ne revient pas sur ce qu'il
a dit, met toujours la parole des autres en doute, jamais la sienne.
Sa bouche est une arme terrible qui va devenir fatale : il le confesse
lui-même lorsqu'il voit sortir sa fille à sa rencontre
et qu'il lui dit : “ ah, ma fille tu me renverses (tu me tues
!), j'ai trop ouvert la bouche (lui dont le nom signifie “
il ouvre ”) et je ne peux revenir en arrière ”
(v. 35). Jephté est quelqu'un qui tue d'abord avec des mots.
Et tout ça pour quoi ? Il bat les fils d'Arnmon pour trébucher
sur sa fille devant sa maison. Lui qui se bat pour retrouver sa
part d'héritage, il en arrive à sacrifier son héritière
et donc à perdre son avenir. Par une série d'erreurs
fatales, il s'enfonce dans une voie sans issue où il reste
bloqué. Lui qui devrait être “ l'ouvreur ”,
il rétrécit tout, sa maison, son peuple, jusqu'à
Yahvé qu'il cherche à manipuler, qu' il s'accapare
en prétendant savoir ou en croyant savoir comment le faire
fonctionner.
Jephté, c'est l'histoire d'un marginal qui se bat pour
se faire une place au centre, mais c'est aussi l'histoire d'une
victime qui devient bourreau et qui écrase d'autres victimes,
la première étant sa fille. Cette fille seule, n'a
pas de nom, pas de mère et une grand-mère prostituée
: ça n'ouvre pas de grandes perspectives dans la vie... Et
pourtant, au fur et à mesure que son père rétrécit,
elle élargit. Elle commence à agir en sortant de la
maison en dansant, ce qui causera sa perte. Puis elle parle et demande
deux mois pour aller ailleurs, dans un vaste territoire, dans la
montagne, et en sortant de la solitude puisqu'elle part avec toutes
ses compagnes6. Notons que dans ses paroles, son premier mot est
“ mon père ” qui privilégie cette relation
forte et duelle, alors que son dernier mot est “ mes compagnes
” qui pose un autre lien, de solidarité. Et par son
sacrifice, elle va faire naître un nouveau sujet, les filles
d'Israël, qui n'existait pas auparavant comme groupe reconnu.
Ces filles d'Israël vont instaurer une coutume, une loi qui
va durer dans le temps et qui ouvre une brèche : un groupe
de femmes qui partent loin de leur maison, de leur famille quatre
jours par an, non pas pour pleurer mais pour commémorer des
hauts faits (le verbe utilisé dans 1e texte est le même
que pour ce qu'organise Jérémie au moment de la mort
du grand roi Josias selon 2 Ch 35,25). On peut noter la correspondance
textuelle entre :
Avant
2 mois
elle va
elle et ses compagnes
pleurer
sa virginité
Après
4 jours/an
elles vont
les filles d'Israël
commémorer7
qu'elle n'avait pas connu d'hommes
La fille de Jephté paye de sa vie la volonté de
son père de rester le maître des mots et de sa destinée
(en pleurant sa virginité, elle pleure de ne pas pouvoir
quitter son père), lui qui va l'empêcher de vivre sa
vie de femme en la tuant vierge, sans possibilité de donner
la vie à une descendance. Mais cette mort sans descendance
va devenir une mémoire qui mobilisera les filles d'Israël
et va faire exister quelque chose qui n'existait pas, une nouvelle
tradition en Israël.
Cette fille qui meurt avant son père, l'héritière
sacrifiée au nom de l'héritage a donc finalement plus
d'avenir que lui. D'objet de sacrifice, elle devient sujet de mémoire.
En franchissant le seuil, elle ouvre une porte.
Mieke Bal8, relisant ces textes dans une perspective féministe
en utilisant entre autre des outils venant de l'anthropologie et
de la sociologie, émet l'hypothèse que ce texte douloureux
illustre un passage social douloureux : celui où dans la
société patriarcale, on passe d'une structure familiale
ancienne mais plus très stable où le père gardait
le pouvoir sur sa fille, celle-ci restant dans la maison même
après son mariage à une structure où c'est
le mari qui devient le chef de sa maison. Dans ce passage où
émergent les conflits dus à ces structures en évolution,
la violence éclate et les premières victimes en sont
les femmes, qui payent de leur vie l'incapacité de la société
à résoudre ses conflits, en particulier au moment
le plus crucial de leur existence.
Car elle souligne que cette fille de Jephté est représentée
comme ayant atteint l'âge de tous les dangers : on la nomme
“ betoulah ”, ce qu'on pourrait traduire comme adolescente,
une étape où son père doit normalement la céder
à un autre homme ; elle est entre deux pouvoirs, mais aussi
entre deux protections.
d) Un texte rajouté ?
Des exégètes9 font remarquer qu'on peut parfaitement
lire l'histoire de Jephté sans l'épisode du voeu et
du sacrifice de sa fille, c'est à dire sans les versets de
Jg 11, 30-31 (32) et 34-40. En effet, d'une part l'intervention
de l'esprit de Yahvé pourrait suffire à sa victoire,
comme dans le cas d'autres juges et d'autre part l'ensemble 30-31+34-40
forme une unité encadrée par la mention du voeu formulé
au v. 30 et repris en 39a, de plus on ne trouve pas le vocabulaire
typique du récit de Jephté dans ce passage, comme
par exemple la présence du verbe traverser qui jalonne son
parcours. Enfin, on ne trouve jamais plus d'allusion à ce
sacrifice, ni immédiatement après, au chapitre 12
ni dans d'autres textes bibliquesl0. Pourquoi cette sombre histoire
aurait-elle alors été rajoutée ? Quelle est
la question qu'il reprend, à laquelle il propose peut-être
une réponse différente ? Dans quel débat prend-il
sa place ? Relire d'autres textes abordant le thème de la
mise en danger d'un enfant par son père peut nous aider à
situer l'enjeu de cette histoire.
3. Des parallèles qui posent question
Quand on évoque des tentatives de sacrifice d'enfants par
leur père, on songe évidemment à la ligature
d'Isaac en Gn 22, et, si on connaît un peu les coins sombres
de l'Ancien Testament, on peut aussi penser à l'histoire
de Saül et Jonathan en 1 Samuel 14.
Dans le dossier tel qu'il est constitué par ces trois textes,
à première lecture, force est de constater qu'il vaut
mieux être un fils qu'une fille, qu'en tout cas, cela permet
de vivre plus longtemps !
Si on prend le cas des deux garçons, les choses se terminent
bien, ils bénéficient d'une intervention extérieure
qui les protège et les met à distance de leur père11.
Je ne me lancerai pas ici dans une exégèse de Gn
22 ni de 1 S 14 que je ne prend qu'en contrepoint de celui de Jg
11 mais je ferai juste quelques remarques :
Il existe beaucoup de points de contact entre Gn 22 et Jg 11 (dans
les deux cas le problème est de savoir s'il faut offrir l'enfant
en holocauste, la victime est présentée comme l'unique
enfant du père qui l'appelle “ mon fils/ma fille ”,
les mères sont absentes, la montagne est un lieu mis en évidence,
Yahvé doit “ voir ” la victime du sacrifice d'Abraham
comme Jephté “ voit ” sa fille sortir à
sa rencontre, etc...12) qui font en même temps ressortir l'énorme
différence : dans un cas Abraham entend Yahvé lui
demander le sacrifice d'Isaac et ce même Yahvé intervient
par l'ange pour l'arrêter et dans l'autre, Yahvé ne
demande rien mais n'intervient pas non plus pour sauver l'enfant.
Le récit de 1 S 14 combine les éléments différemment
encore : Saül en guerre impose à son peuple un jeûne
en proférant une malédiction : “ Maudit soit
l'homme qui prendra de la nourriture avant le soir, avant que je
ne me sois vengé de mes ennemis ”(1 S 14,24). Or son
fils bien aimé, Jonathan, qui n'était pas présent
lors du serment de son père, trouve du miel dans la forêt,
le ramasse et le goûte. On l'avertit alors, mais il répond
“ Mon père a troublé13 le pays, voyez comme j'ai
le regard clair pour avoir goûté un peu de ce miel
”(1 S 14,29). Mais Yahvé ne répond plus aux tentatives
de consultation faites par Saül qui décide alors de
chercher qui est le coupable qui “ pollue ” la relation
avec Yahvé et il profère cette menace : “ Même
s'il s'agit d'une faute de mon fils Jonathan, eh bien, il mourra
” (v.39). Le peuple est mis hors de cause, Jonathan est désigné
et Saül veut le faire mourir (v.44). Mais le peuple prend la
défense de Jonathan en soulignant sa valeur au combat et
il échappe ainsi à la vindicte de son père.
Il semble bien que ce récit, à l'origine celui d'un
tabou enfreint pendant une guerre sainte, ait été
transformé pour faire grandir Jonathan comme héros
aux dépens de Saül, un héros plus “ profane
”, qui n'a cure de tous les tabous et consultations d'oracles
de Saül et qui croit en l'intervention directe de Yahvé.
L'épisode est devenu une histoire permettant de discréditer
Saül : tout ce que Saül perd au long du récit,
Jonathan le gagne. Ici, c'est donc le fils qui gagne, soutenu et
sauvé par le peuple, contre son père, le roi qui n'a
plus la faveur divine.
Ces trois récits mettent donc en jeu non seulement les
relations entre génération mais également des
conceptions différentes de l'intervention divine dans l'histoire.
L'épisode de Gn 22 reflète probablement les grandes
questions du judaïsme de l'exil : Yahvé a-t-il abandonné
son peuple ? Le peuple a-t-il encore un avenir ? Il répond
que dans le temps de l'épreuve, Yahvé se manifeste
encore et intervient pour sauver son peuple comme il sauve Isaac.
L'épisode de Jonathan laïcise peut-être encore
les choses en confiant au peuple le rôle d'intervenant quand
les choses se gâtent et en prenant des distances par rapport
à une conception mythique de l'histoire où il est
nécessaire de respecter les tabous et consulter les oracles
pour comprendre quel est l'ordre du monde et d'offrir des sacrifices
lorsque cet ordre a été brisé pour rétablir
l'équilibre.
Quelle position défendent alors ceux qui racontent l'histoire
de la fille de Jephté ? Peut -être proposent-ils une
autre réponse à la question : “ Dieu intervient-il
toujours dans l'histoire ? ”. Face à un courant théologique
qui aurait tendance à voir et à affirmer l'intervention
systématique de Dieu dans l'histoire, d'autres théologiens,
sans doute influencés par la philosophie grecque, après
l'Exil, à un moment où des contacts se nouent entre
ces cultures, cherchent à montrer que Dieu reste parfois
silencieux et inexplicable. Ils auraient alors introduit l'épisode
de la fille de Jephté, en s'inspirant peut-être de
l'histoire d'Iphigénie, rapporté par Euripid 14 au
5e siècle avant J.C., une fille sacrifiée par son
père le roi Agamemnon pour obtenir des vents favorables durant
la Guerre contre Troie.
Voilà un texte à ajouter dans notre dossier car
Iphigénie et la fille de Jephté ont deux destins bien
parallèles. La fin du récit sur Iphigénie connaît
d'ailleurs plusieurs versions différentes : dans l'une elle
est réellement sacrifiée par son père, dans
une autre, un animal vient prendre sa place au dernier moment, comme
pour Isaac et dans une troisième version, elle n'est pas
tuée mais consacrée sur une île au service d'une
déesse.
On notera qu'en ce qui concerne la fille de Jephté, la
réalisation concrète du vœu n'étant pas
explicitement décrite dans le récit, on trouve dans
la tradition juive des interprétations proposant que le sacrifice
n'a pas eu lieu et que cette fille a été consacrée
vivante à Yahvé.
Ce récit de la fille de Jephté pourrait donc être
un apport qui prend en compte l'expérience du tragique dans
la vie humaine et exprime un certain scepticisme théologique
dans le vaste débat, toujours ouvert, de l'intervention divine
dans l'histoire humaine. Il pourrait être une façon
de dire à ceux qui prônent une théologie de
la rétribution parfois exacerbée par les douleurs
de l'exil que cette théologie a parfois trop facilement réponse
à tout. Jephté serait alors un miroir qui leur serait
tendu pour qu'ils y saisissent leur image : l'image de ceux qui
prétendent avoir compris qui est Dieu et qui peuvent, parfois
même au nom de leur expérience du malheur, faire le
malheur des autres. (Cf shéma à la fin)
Faut-il alors utiliser ce texte pour faire le procès d'un
Dieu qui sauve les fils et pas les filles ? N'est-il pas plus fécond
de réaliser comment cette fille est peut-être une sorte
de grain de sable qui empêche de penser en rond et d'enfermer
Dieu dans un système bien rôdé, maîtrisable
et rassurant ?
3. Quelques pistes pour que notre lecture de la Bible ne soit pas
injuste avec les femmes
- Arrivée à la fin de ce parcours, je souhaiterais
juste plaider pour que nos efforts aillent d'abord à renouveler
1a lecture des textes bibliques, plutôt que de chercher en premier
lieu à renouveler les textes. Ma “ profession de foi ”
serait en gros celle-ci :
Les textes ne sont pas machistes, ils ne sont pas féministes,
ils sont inspirés au sens où ils peuvent donner de l'inspiration,
aider à être intelligent(e)s et clairvoyant(e)s, à
trouver une position juste (même si provisoire et révisable)
dans les situations et les contradictions que nous vivons.
- J'espère aussi vous avoir rendue attentive à l'importance
de lire les textes bibliques en débat les uns avec les autres
pour mieux comprendre les points de vue et écouter les voix
divergentes. Les textes ne sont pas lisses, ils recèlent des
fractures, des failles. Or je remarque que souvent, dans ces failles,
il y a des femmes.
- Tous ces textes forment une gigantesque tapisserie, ils révèlent
des trésors quand on sait être attentifs également
à leur place, aux fils qui se tissent de l'un à l'autre.
Ces fils apparaissent quand on les lit beaucoup et très soigneusement,
et en évitant les morceaux choisis.
- Les textes ne parlent pas sans l'effort du lecteur ou de la lectrice,
et même après l'effort, le résultat n'est pas
assuré et garanti à tout coup. Ils ne sont pas une simple
illustration de la réalité, ils sont plutôt donnés
comme une invitation, un “ faire place ” au lecteur pour
qu'il trouve sa juste place, qu'il la construise ; et pour le sujet
qui nous intéresse, il s'agit me semble-t-il de trouver sa
juste place de lectrice, de briser la logique de l'irréversible
et du “ c'est comme ça parce que ça dure depuis
toujours ”, d'inscrire l'invisible dans le visible, de faire
le passage entre la possibilité d'un autre monde et les possibilités
de ce monde-ci.
Les femmes passantes et passeuses qui apparaissent ou s'enfuient
dans les récits bibliques peuvent nous aider à faire
ce travail.
Corinne
Lanoir
___________________________________________________
1 Ce mot de genre en français n'est pas très évocateur.
L'analyse de genre est un outil qui repose sur l'hypothèse
que la distinction de rôles masculin/féminin est une
construction sociale et non une donnée naturelle.
2 C'est ce que proposait déjà Françoise Florentin-Smyth
dans un article des années 60 intitulé “ Ce que
la Bible ne dit pas des femmes ”.
3 Je reprends cette lecture d'un article de J. Cheryl Exum : Feminist
Criticism : Whose interests are being served ? dans : Judges and
Method, Gale A. Yee ed., Minneapolis, Augsburg Fortress, 1995, chap.
4
4 C'est en quelque sorte l'image inverse de celle de la femme
stérile à qui on annonce qu'elle va enfanter.
5 Je reprends cette lecture chez André Wénin, cf
le dossier du Service Biblique- EARB de la Fédération
Protestante de France, Cycle biblique 2001-2002, Week-end à
Arras, 1-2 juin 2002 sur le thème “ Dieu attend-il des
hommes la soumission ? la résistance ? ” (lecture de
Gn 22 et Jg 11) qui s'inspire également de J. Cazeaux Le
refus de la guerre sainte. Josué, Juges et Ruth (Lectio divina
174), Paris, Cerf, 1998
6 On ne trouve aucune trace ailleurs d'une fête instaurée
pour la fille de Jephté ; par contre ces rites évoquent
une fête en l'honneur de Tammuz (l'équivalent babylonien
de l'Adonis grec) dont on a un écho en Ezéquiel 8,13-14.
7 C'est à dire : “ garder la mémoire des hauts
faits par répétition ”.
8 Mieke Bal commente le livre des Juges dans Death and Dissimetry,
Chicago-London : the University of Chicago Press, 1988 ; on peut
aussi lire en français : Femmes immaginaires, Utrecht : HEP
Publishersl Paris : Nizet, 1986.
9 Cf Thomas Römer, Dieu Obscur, Genève : Labor et
Fides, 1996, pp 65-69.
10 L'hypothèse qu'aurait pu exister une version de l'histoire
de Jephté sans le sacrifice permettrait peut-être aussi
de mieux comprendre pourquoi l'auteur de Hébreux 11 cite
Jephté parmi les héros de la foi...(Heb 11,32-34).
11 On pourrait quand même nuancer ce propos en se souvenant
qu'il existe aussi un cas d'enfant mâle sacrifié par
son père, mais pas en Israël, dans le récit,
assez mystérieux, de 2 R 3, 21-27 où Mesha, roi de
Moab sacrifie son fils aîné dans sa ville assiégée
par les Israélites. Pour un dossier plus complet sur les
sacrifices d'enfants, on peut lire l'article de Michaela Bauks :
“ L'enjeu théologique du sacrifice d'enfants dans le
milieu biblique et son dépassement en Gn 22 ”, ETR,
2001/4, p. 529-542.
12 Je renvoie ici encore aux observations de T. Römer dans
Dieu Obscur
13 C'est le même verbe que celui utilisé par Jephté
en Jg 11, 35 pour dire à sa fille qu'elle le met dans le
malheur...
14 On trouve ce récit dans Iphigénie en Tauride,
cf Euripide : Tragédies complètes II, folio classique
Gallimard.
____________________________________________________
La fille de Jephté : un texte qui pose question et qui ouvre
un débat avec d'autres textes et d'autres façons de
penser
Débat avec et contre le mythe
Rejette une conception mythique de l'univers où tout ce
qui est est hiérarchiquement ordonné et où
il faut sans cesse réparer et racheter pour que tout rentre
dans l'ordre primordial et reste en équilibre.
Débat avec la théologie de la rétribution
deutéronomiste
Yahvé est présent dans l'histoire et intervient
toujours pour sauver son peuple ; il punit les méchants et
soutient les bons.
Débat avec la culture grecque
Prise en compte du tragique et du scepticisme
Juges 1.......................... Fille de Jephté..........................Jg
19-21
“ betoulah ”, adolescente
non nommée, non possédée, non protégée
Gn 22
La ligature d'Isaac
Yahvé intervient
Le sacrifice d'Iphigénie (Euripide)
une fille sacrifiée par
son père en temps de guerre
I S 14 : le voeu de Saül et le sacrilège de Jonathan
le peuple intervient
Jonathan est meilleur que Saül
2 R 3,27 : Mesha roi de Moab, païen, sacrifie son fils aîné
dans sa ville assiégée
Les Israélites s'en vont effrayés ou furieux
haut de la page
sommaire du N°
Vie éternelle et Nirvana
DE QUELQUES EXPERIENCES DE LA GRACE
II est des expériences
de la vie qu'il est malaisé de traduire dans le langage courant
tant elles sont, par essence, ineffables. Ineffables et cependant
elles peuvent inspirer à celui qui en bénéficie
le profond désir d'en rendre compte : je veux parler de ces
moments où, inopinément souvent, confusément
peut-être, merveilleusement toujours, l'on se sent sous l'empire
d'un instant de beauté, de grâce, de la Grâce de
Dieu. Son irruption dans notre vie fait partie de ces souvenirs que
l'on chérit et dont la mémoire nourrit longtemps notre
esprit et alimente notre vie spirituelle. De rares fois dans Evangile
et Liberté, je me suis essayé à rapporter de
telles expériences vécues et j'ai le sentiment d'avoir
été quelque peu maladroit à les dire.
Quelques lectures récentes me conduisent à revenir
sur la relation de ces moments privilégiés ou plus exactement
à y faire allusion pour mieux dire ce que j'ai alors éprouvé
; ces lectures sont celles d'écrits qui tentent d'expliquer
ce que le bouddhisme désigne sous le terme de nirvâna.
Mon propos est donc ici de rapprocher tout en les distinguant ces
deux sortes d'aventures spirituelles, d'états mentaux, tant
dans un but de saine compréhension interreligieuse que dans
celui de mieux pénétrer ce dont j'essaie moi-même
de parler.
GRACE ET VALEURS D'ETERNITE
Ce qu'un chrétien peut
ressentir, il est amené à l'interpréter, à
le décrire avec les expressions qui lui sont les plus familières,
en usant d'une rationalité qui lui vient de sa culture ; c'est
ce qui est arrivé à Augustin d'Hippone dans ses Confessions
; il a cherché à dire alors sa conversion à la
suite d'un long parcours où il a eu, après coup, le
sentiment que Dieu l'avait attendu patiemment, malgré les errances
de sa vie dissolue. On peut également citer Pascal. Le récit,
tel qu'un chrétien du XXIe siècle pourrait le faire,
serait imprégné logiquement de l'enseignement religieux
qu'il a pu recevoir ainsi que de la civilisation qui l'entoure, avec
ses modes de pensée, ses valeurs, son vocabulaire surtout.
Aussi est-ce en termes de plénitude, d'élan hors de
soi-même, de libération par rapport aux bassesses qui
nous entourent qu'il est amené à décrire ce dont
il cherche à parler ; en termes de beauté également,
ce terme m'a déjà échappé plus haut. II
semble bien en effet qu'il y a comme une composante esthétique
à l'illumination ressentie qui concourt à cette impression
d'être poussé hors de soi par la grâce qui, tout
à coup, affleure. Le vocabulaire bouddhique est tout autre,
on le verra.
II faut aussi employer le mot de secousse. C'est un choc, sans violence
peut-être, mais qui émeut fortement, qui transforme,
qui pousse en avant sur une voie nouvelle. Ce qu'on ne savait pas
faire, on se trouve en train de l'accomplir, ce qu'on ne savait ou
ne voulait pas voir, on le découvre brusquement, ce qu'on ne
voulait pas comprendre ou admettre devient du domaine de l'évident.
Ne me donnant nullement pour un mystique, je n'emploie pas à
dessein le mot d'extase. J'admets cependant que cet état existe
et que le langage qui en rend compte aboutisse à en faire quelque
chose de proche et de plus durable peut-être que ce que je cherche
pour ma part à dire. C'est en tout cas une expérience
qui transforme celui qui en est atteint et qui le fait entrer dans
des sensations nouvelles. La pensée celtique que j'ai autrefois
cherché à approfondir possède une expression
qui rend assez bien compte de cela : c'est celle d'entrée dans
un “ autre monde ” (dans un “ Brocéliande ”),
fût-il fugitif et inattendu. Et cette entrée a en effet
ce caractère dans les vieux récits du monde des Celtes.
C'est un peu l'objet de la “ Quête ”, ce qui transforme,
grandit et qui donne un véritable sens à la vie. C'est
ce qui apporte une sorte de guérison, ouvre l'accès
à quelque chose de totalement nouveau, d'inattendu (quoique
désiré, recherché), de beau en définitive,
après un long parcours indécis douloureux, voire tumultueux.
Une nouvelle fois le mot “ beau ” vient sous ma plume.
ATTEINDRE CETTE GRACE
Tout se complique, certainement,
quand il s'agit d'en venir à préciser les conditions
requises pour bénéficier de cette grâce qui nourrit,
épure, transforme.
Conditions ? Le terme est un peu impropre si l'on veut bien admettre
qu'il demeure un élément d'inattendu, d'inopiné,
de gratuit (oui, la grâce) dans le phénomène de
ces rencontres. Je suis cependant enclin à penser qu'il est
nécessaire de posséder quelque prédisposition,
faute de quoi on passe à côté ; c'est la situation
de la plupart des hommes d'ailleurs. J'essaie donc de dire ces conditions
ou, si l'on préfère, ces dispositions de l'esprit qu'il
est bien utile de faire siennes pour être à même
de s'ouvrir un jour à l'irruption de la grâce de Dieu.
Je les classe sous quatre rubriques.
II faut tout d'abord se distraire de ses préoccupations égoïstes,
de ses tourments, de tout ce qui brouille la pensée, trouble
le coeur et obscurcit l'esprit en empêchant d'accueillir ce
qui vient de Dieu. Pour certains hommes cela signifie aller jusqu'à
l'oubli, l'extinction de tout désir personnel, jusqu'à
une évacuation de tout ce qui peut annihiler la recherche de
la paix intérieure. Mais n'oublions pas que la grâce
peut aussi fondre sur nous alors que nous semblons peu préparés
pour la recevoir. De quelle préparation intérieure,
souterraine, la brusque (en apparence au moins) conversion de Saul
sur le chemin de Damas a-t-elle été précédée
? Aussi cette liberté intérieure pour accueillir la
grâce, cette disparition des sentiments qui encombrent l'esprit
et la vie peuvent être des conditions momentanément remplies
comme à notre insu par un simple moment de silence, d'isolement
loin des autres.
Ces préparatifs introduisent donc à une disponibilité
accrue qui rend sensible à ce qui ne l'est pas ordinairement.
Disponibilité à ceux que l'on côtoie ou que l'on
rencontre fortuitement sur la route de la vie, voire à des
familiers sur lesquels se pose un autre regard, vers lesquels on tente
un autre discours que le discours habituel. Et, bien entendu, en parlant
de disponibilité, il faut surtout penser à cette disponibilité
à l'Autre, à celui qui nous attend et dont, brusquement,
on se met à percevoir la paternelle attention à notre
égard.
Faire le vide, oublier nos aspirations et nos souffrances lancinantes,
nos multiples raisons de nous plaindre, de souffrir pour tout comme
pour rien, être disponible à un signe, à un geste,
à une parole, à quelque chose de neuf, d'enfantin peut-être
que l'on ne saurait voir sans cela : Jésus nous a demandé
d'être attentifs aux enfants et à leurs façons
d'être. S'ouvre alors une capacité secrète, mal
connue et mal employée peut-être, c'est la capacité
d'émerveillement. C'est cette sorte de dépassement de
soi qui force à percevoir quelque chose qui était demeuré
auparavant inconnu, plus encore, impénétrable, dans
le domaine du beau, du supérieur et, osons le terme, du transcendant.
Pour prendre une image bien galvaudée, tout se passe comme
si les cieux s'ouvraient et que des réalités suprêmes
devenaient compréhensibles à l'intelligence et surtout
perceptibles au cœur, fût-ce en un éclair.
Une ultime condition est à remplir sans quoi rien n'aboutirait.
C'est la capacité, même fugace encore une fois, même
momentanée, d'adhérer à cette grâce, à
cette transcendance. Sans adhésion, on passe à côté
de la beauté de l'instant, de sa profondeur inattendue. En
adhérant à ce qui survient, on acquiert ensuite le souvenir
impérissable d'un moment où l'on a touché de
façon extraordinaire une réalité qui marque pour
longtemps, voire à jamais (pensons à Paul). Dire ce
quelque chose, c'est dire ici Dieu. C'est de lui que provient cette
grâce et c'est lui seul qui prépare à la recevoir
pleinement.
MISES ENTRE PARENTHESES
Une interview du philosophe André
Comte-Sponville (Actualité des Religions, mai 2001, voir aussi
le numéro de mars 2001 de cette même publication) a exprimé
ses idées touchant certaines expériences spirituelles,
certaines traditions mystiques auxquelles il se réfère.
J'ai trouvé là en partie celles que je tente d'exposer
dans cet article. Le rappeler va me permettre d'aller un peu plus
loin dans l'analyse à laquelle je me livre.
Selon cet auteur, quatre types d'expériences caractérisent
la spiritualité de ceux qui s'avancent dans une voie qu'il
qualifie lui-même de mystique. Il faudrait dire plutôt
quatre préalables qu'il nomme aussi des “ mises entre
parenthèses ”. La première est celle du temps :
c'est l'oubli de ce qui se déroule autour de nous dans notre
vie, oubli qui nous fait accéder à “ l'éternité
au sens où l'entend saint Augustin ”, ce moment qui n'a
pas de durée et qui bouleverse l'écoulement graduel
de nos heures. Foin de toute tension vers l'avenir ou de tout regret
du passé ; nous sommes dans le présent, ne le dérangeons
pas, n'y touchons pas, il est éternel, il est dans l'éternité
de Dieu.
La deuxième mise entre parenthèses est celle du manque
; ne rien désirer d'autre que ce qui est ou ce qui advient
dans ce présent d'éternité. C'est donc, pour
le philosophe que nous citons, un moment où s'atténue
toute angoisse, où se comble tout appétit humain, autrement
jamais vraiment inassouvissable. C'est l'absence de tout désir,
c'est aussi une plénitude comme la vie terrestre n'en connaît
pas. C'est, diraient peut-être ceux qui se réfèrent
à ce type de pensée, l'ultime aboutissement de la quête
celtique.
Le langage, à son tour, est à mettre entre parenthèses.
Les mots ne sont plus adéquats pour rendre compte de ce qui
survient. Et c'est bien la difficulté constante de tous les
mystiques de ne pouvoir exprimer leur vécu que par des termes
qu'ils savent eux-mêmes inappropriés et conduisant souvent
à des erreurs d'interprétation. Certains d'entre eux
parlent d'ailleurs uniquement de moments de silence (lire le père
Jean de la Croix dans Le silence au delà des cimes). Par un
tel silence, par l'oubli du langage courant et de ses catégories
mentales impropres à décrire l'ineffable, l'homme, un
peu plus, s'éloîgne du monde ordinaire et de ce qui le
meuble. C'est directement que l'expérience nous advient, sans
le truchement du langage pour s'interposer entre nous et cette Grâce
qui a fondu sur nous.
Très logiquement vient enfin une autre mise entre parenthèses.
C'est celle de notre personnalité avec sa complexité
et son originalité, ce qui nous fait autre et véritablement
inaccessible aux autres dans notre singularité. André
Comte-Sponville parle de mise entre parenthèses de la dualité,
de l'altérité. De là découle, dit-il,
l'expérience de l'unité avec cette transcendance qui
vient d'être perçue. Au delà de ce qu'il exprime,
j'ajouterai, sans dénaturer, je pense, en quoi que ce soit
son opinion, que cette mise entre parenthèses de notre singularité
est en même temps une ouverture à l'amour, â un
amour débarrassé de l'égoïsme, d'une altérité
qui n'autorise pas de rencontres vraies et profondes avec les autres.
Ce qui est important et en quelque sorte encourageant et en quoi,
modestement je me retrouve assez bien, c'est que le philosophe ajoute
: “ Comme tout un chacun et même si je n'ai aucun don particulier
pour la mystique, il m'arrive de vivre ces expériences. II
m'arrive, comme dit Spinoza, de sentir et expérimenter que
nous sommes éternels. ”
JOIE PARFAITE ET PRESENCE DE LA GRACE
Avec ce mot, « éternel
», je rejoins le titre de cet article où je tente de
dire certains aspects de la « vie éternelle » en
relation ou en opposition avec la notion bouddhique de nirvâna.
Dans les moments de grâce dont je parle, dans ces expériences
plus ou moins mystiques que d'autres ont cherché à dire,
affleure une certaine réalité que chacun, tant bien
que mal, essaie d'expliquer. Et quelques termes d'origine chrétienne
me viennent alors à l'esprit dont l'énoncé est
utile pour des lecteurs chrétiens. Ce sont les termes de salut,
de vie éternelle, de nouvelle naissance, de joie parfaite (en
particulier selon l'emploi qu'en fait François d'Assise).
Salut parce que nous sommes soulevés hors de nous-mêmes
et des contingences terrestres qui nous limitent, nous emprisonnent,
nous empêchent d'aller où nous sentons qu'il faudrait
aller. Salut avec ce que cela implique de délivrance au sens
même où les béatitudes de l'évangile de
Matthieu nous parlent d'un bonheur découvert dans une mise
en marche hors de soi, hors de ce qui fait notre être ordinaire,
notre vie ordinaire.
Vie éternelle ou nouvelle naissance à une vie forcément
autre, cela veut dire sans doute un peu la même chose. Toute
naissance s'exprime en termes de délivrance et ouvre à
une liberté par rapport à l'existence antérieure.
C'est par une nouvelle naissance que Jésus nous exhorte à
chercher le Royaume de Dieu, le salut, la vie éternelle. Le
terme de joie parfaite est aussi dans l'Évangile de Jean et
désigne encore cette arrivée dans « autre chose
» qu'emplit la présence de Dieu, où l'on reste
soi-même tout en étant devenu autre. Notons ici un caractère
fondamental de cette joie parfaite, de cet accomplissement personnel
auquel Jésus fait allusion quand il quitte ses disciples. Ce
n'est pas une joie dans l'attente d'un futur merveilleux, d'un au-delà
espéré. C'est ici et maintenant qu'elle peut, davantage,
qu'elle doit faire irruption en nous. C'est un autre monde, mais qui
est vécu dans ce temps et au milieu de ce monde et qui n'appartient
qu'à Dieu. C'est ce moment où il devient superflu aux
disciples de poser la question : « Qui es-tu ? », car
« ils savaient que c'était le Seigneur »(Jean 21,
12). C'est une vie éternelle « qui consiste à
connaître le véritable Dieu » (Jean 17, 3) et qui
s'éprouve dans le présent.
Quand s'ouvre, même épisodiquement, cette douceur d'une
autre vie, d'une naissance à quelque autre expérience,
quand se manifeste l'impossible, l'inattendu, je dis présence
de Dieu et je l'en remercie. Là où je deviens, même
fugitivement, autre, où je vis dans un ensemble de réalités
autres, je dis irruption de la grâce dans ma vie. Et je pense
fermement que bénéficier de tels moments est une des
plus hautes aspirations à quoi l'homme puisse tendre. Dans
ce qui est situé hors de l'expérience courante, il devient
possible de détecter la trace d'une transcendance, d'un Autre,
si inconnaissable qu'on ne le devine que dans ces moments-là.
Aucun discours sur lui ne peut longtemps être tenu, sauf à
dire avec Jésus qu'il est l'Amour et que ce sont dans les moments
où nous sommes soulevés hors de notre vie égoïste
que se rend sensible cet Amour qui nous transforme.
CONSTAT BOUDDHIQUE : L'IMPERMANENCE
Cette sortie hors de soi, cet
état où ce qui est trop personnel est oublié
au profit d'un état de non-altérité, de non-dualité,
cette nouvelle naissance atteinte ou seulement entrevue si loin des
contingences de la vie, quel rapport cela a-t-il avec la pensée
des bouddhistes, avec cette autre forme de sortie du monde que ceux-ci
semblent décrire par le terme de nirvâna ? Connaissant
mal leur religion il me faut avancer avec prudence. C'est ce que j'ai
tenté à l'aide de quelques auteurs modernes ou moins
modernes (j'emprunte notamment à Alexandra David-Néel)
mieux avertis à ce sujet.
Quand on aborde la religion de Bouddha, une des premières
notions qu'on y découvre est celle d'impermanence. Tout ce
que nous abordons dans la vie, êtres ou choses ou encore sentiments,
tout est transitoire, fugace, sans intérêt profond, sans
rien qui mérite qu'on puisse s'y attacher puisque toute réalité
de ce monde s'efface, disparaît aussitôt qu'on pense l'atteindre.
Les pensées, les passions vont et s'anéantissent et
nul attachement sérieux ne peut exister pour des réalités
qui n'en sont vite plus guère puisqu'évanescentes. Doctrine
de l'inconsistance de la vie, de la précarité des idées,
des opinions, des amours, des ambitions : « Tout va sous terre
et rentre dans le jeu » disait Paul Valéry. Comment s'attacher
valablement à ce qui fuit, qui va s'éteindre ?
Aussi le Bouddha aurait-il prôné au sage de sortir
de l'impermanence pour atteindre l'éternel. Là, dans
une autre sorte d'expérience mystique, serait le salut. Là,
dans ce monde même où l'on prend conscience de la précarité
des choses et non dans un au-delà au sujet duquel on ne peut
dire quoi que ce soit d'assuré. Cette expérience même
ne risque-t-elle pas d'être vouée à l'impermanence
? Cet état, objet de la recherche du sage, est-il durable ?
Certes non, toutefois l'homme qui médite peut et doit s'efforcer
de le rendre durable en le renouvelant, en cherchant et en trouvant
comment y parvenir régulièrement par le seul fait de
sa volonté et de l'application d'une réflexion bien
conduite.
La Bible hébraïque contient un beau livre que juifs
et plus encore chrétiens aiment à citer souvent, celui
de l'Ecclésiaste (Qôhelet). Paradoxalement semble-t-il,
son auteur affirme le contraire de l'enseignement de Bouddha. L'Ecclésiaste
constaterait plutôt la permanence « sous !e soleil »
de toutes les manifestations à la portée de l'intelligence
des hommes ; il en tirerait une vue pessimiste de la vie. «
Tout ce qui a été, c'est ce qui sera... II n'y a rien
de nouveau... » L'idée d'impermanence ne serait-elle
pas alors plutôt libératrice ? La souffrance elle aussi
pourrait-elle paraître ou devenir impermanente ? Le caractère
morne de la vie, l'absence de tout relief, la vanité de tout
désir, de tout effort, les déceptions qui reviennent,
les découragements qui s'attachent à ces constatations
désabusées peuvent être réduits à
peu de choses, si l'on se dit au contraire que tout passe, bien comme
mal, bonheur comme malheur et que rien ne mérite d'arrêter
la réflexion, voire la passion d'agir du sage.
L'ÉTAT DE NIRVANA
Aussi le Bouddha incite-t-il ses
disciples à atteindre à partir de là un état
mental auquel on donne le nom de nirvâna et qui découlerait
de l'analyse, de la connaissance et de la méditation constante
des quatre vérités fondamentales de la vie humaine.
On trouve ces vérités à peu près dans
tous les enseignements bouddhiques sous des formes qui me semblent
assez constantes. Avant d'en venir à ces quatre vérités,
arrêtons-nous d'abord à la nature de cet état
de nirvâna.
Anéantissement du désir, de la haine, de l'égarement,
de toute tension vers ce qui est appelé à disparaître,
détachement de tout ce qui est inutile, vain, transitoire,
tels sont les premiers caractères de cet état. Parmi
les choses inutiles il faut placer au tout premier plan les actes
religieux traditionnels, cultes, prières rituelles, sacrifices,
actes de dévotion, recherche morale peut-être même.
Le nirvâna a besoin d'un coeur pur, détaché de
toute convoitise (ah ! le Sermon sur la montagne, pourrions-nous penser).
II exige un effort mental qui permette de percevoir l'absence de lien
sérieux qui sous-tende toutes les réalités, leur
profonde unité dans l'impermanence, dans la vanité en
somme. Le monde est fait de néant, de choses et d'événements
sans valeur et sans suite ; le sage doit atteindre l'éternel,
l'immuable dont les choses du monde et de la vie ne donnent aucune
idée valable. La sagesse (faudrait-il écrire la sainteté
?) est donc de ne pas s'attarder à ces vanités. Au fond,
en en disant la permanence, l'Ecclésiaste n'en tirait-il pas
!a même conclusion que le Bouddha notant leur impermanence foncière,
la conclusion de s'en désintéresser ?
Parmi les idées vaines, il y a l'idée de l'au-delà
: vaines en ce sens qu'il ne sert de rien de s'interroger sur quelque
chose dont la connaissance est hors de notre portée humaine.
II faut accepter notre entière incertitude devant ce problème
et se refuser à examiner les questions qui se posent au sujet
de son accès, de sa consistance, etc. II faut donc voir comme
inutiles et sans réalité profonde toutes les supputations
auxquelles les hommes se sont livrés à propos du paradis
ou du salut éternel. Pour le bouddhisme, ce salut est déjà
à la portée de chacun en ce monde. II est dans ce nirvâna
qui fait échapper aux intérêts que ce monde nourrit.
Tout au plus le bouddhisme concède-t-il que le sage ne doit
pas se refuser à aider son frère, sans que cela, me
semble-t-il, soit lié à une véritable loi morale
dont l'origine ne peut que découler du refus de la souffrance
chez les autres comme chez soi. De même comment introduire dans
le bouddhisme l'idée d'une balance, au-delà de la vie,
entre bonnes et mauvaises actions, de récompenses ou de punitions
post mortem sous la forme de transmigrations plus ou moins souhaitables
? L'idée provient sans doute du brahmanisme plus que du bouddhisme,
car je concilie mal la loi dite du karma, très mathématique,
avec la déclaration première de l'impermanence. La façon
dont nous avons agi, en bien ou en mal, devrait ne rien peser dans
un monde sans réalités durables. Mais passons.
LES QUATRE VERITÉS
Revenons aux quatre vérités
bouddhiques pour nous demander ce que le chrétien peut en penser
et comment il pourrait y souscrire.
La première de ces vérités est la réalité
universelle de la souffrance. Étonnons-nous peut-être
un instant de trouver là une donnée permanente dans
une religion qui affirme par ailleurs l'impermanence des formations
qui composent ou assaillent la vie. Disons toutefois que le chétien
adhère assez bien à cette vérité ; il
parlerait peut-être, de préférence, de mal que
de souffrance et il en placerait la cause hors de lui (sauf à
accepter le dogme du péché originel), hors de son atteinte,
de son pouvoir. Le bouddhiste, lui, constate que l'homme souffre ;
cependant on va le voir attaché à évacuer cette
souffrance.
La deuxième de ces vérités réside dans
la cause de cette souffrance. Elle naît du désir, nous
est-il dit. Tout en rejetant l'ascétisme et la souffrance volontaire
de ceux qui s'y adonnent pour éradiquer les maux produits par
leurs désirs, le Bouddha pense surtout que la souffrance est
le fruit de l'ignorance de la sagesse qu'il veut inculquer aux hommes.
La nature mauvaise du monde et de l'homme vicie le désir. Les
chrétiens affirmeraient ici qu'il y a de bons comme de mauvais
désirs, le désir de rencontrer la grâce de Dieu
étant l'un des premiers ; ils disent toutefois aussi que nos
désirs nous amènent souvent sur la voie du mal et beaucoup
parleraient alors du « mythe de la Chute » qui entraîne
le désir de l'homme sur une mauvaise pente. Encore la traditionnelle
manière de décrire cette « chute » nous
paraît-elle oublieuse du fait que, plus que le péché,
c'est le mal qui est originel et la souffrance qu'il entraîne.
En cela le bouddhisme, niant tout péché originel, mais
constatant seulement la souffrance, partout présente et violente,
est, d'une certaine façon, plus facile à comprendre
aux hommes de ce début du troisième millénaire
que toute religion qui parle encore de « péché
originel ».
II n'en demeure pas moins que n'est pas à nos yeux négative
l'idée de voir la vie comme une quête, comme la poursuite
de quelque chose de haut, de fort, poussant l'homme au bout de lui-même,
dans le plein épanouissement de sa personne, vers les sommets
de la vie spirituelle. N'y aurait-il pour le bouddhisme aucune saine
ambition pour l'homme ? En cela le chrétien et le disciple
de Bouddha semblent se séparer à peu près complètement.
Le désir de beauté, le désir d'amour et de service
des autres, le désir même de comprendre scientifiquement
l'univers sont-ils si condamnables et génèrent-ils systématiquement
une souffrance pour nous et pour les autres ? II reste que l'égoïsme
est bien souvent à l'affût et qu'il importe d'être
vigilant, car il conduit au conflit avec les autres et fait sourdre
une insatisfaction douloureuse. L'on retrouve là l'explication
bouddhique de la cause de la souffrance, trouvée dans le désir,
lui-même fruit de l'ignorance quant à l'impermanence
des choses et des êtres et donc de leur peu d'intérêt.
Eteindre le désir donne la paix dans l'existence explique
le Bouddha. Et, dit Alexandra David-Néel, « au-delà
de cette paix s'atteint l'extase de l'identification avec l'essence
de la vérité elle-même, dont la meilleure définition
est le silence. »
La troisième vérité du bouddhisme découle
directement de ce qui précède. La cessation de la souffrance
est possible et c'est la voie qu'il faut emprunter pour se délivrer
de ce qui obscurcit la vie. Tout l'effort doit donc être de
lutter pour annihiler cette souffrance. Affirmer que la cessation
de la souffrance est à la portée de l'homme peut paraître
bien optimiste au chrétien ! Ajoutons que ce dernier a découvert
une autre voie que celle de Bouddha. C'est celle du pardon dont l'effet
réside justement dans la destruction de la souffrance et est
peu contestable, même si cet effet n'est que partiel, ne s'attachant
qu'aux souffrances ayant une cause humaine.
Chez le Bouddha, il y a ensuite une voie décrite en détail
qui aboutit à la destruction de la souffrance et l'on parvient
là à la quatrième vérité. Apparaît
alors comment le Bouddha, dans une sagesse assez irréligieuse,
introduit ses préceptes de vie :
- développement intellectuel et morale rigoureuse pour la
vie de tous les jours ;
- développement spirituel et pratique mystique dans l'isolement
de la méditation personnelle (!e bouddhiste ne prie pas Dieu
qu'il ignore, il médite seulement en lui-même ; toutefois
le chrétien ne doit-il pas véritablement voir sa prière
plus comme une recherche intérieure que comme une requête
à un Autre ?)
- dévotion et rites communautaires (avec le danger qu'ils
soient dévoyés en superstitions ce qui semble souvent
être arrivé, comme dans le christianisme).
Et le Bouddha de décrire une voie « à huit embranchements
» qui est au fond celle d'une vie morale bien conduite : croyance
droite, volonté droite, langage droit, action droite, moyens
d'existence droits, efforts droits, attention droite, méditation
droite. Là où le Bouddha dit « droit »,
peut-être dirions-nous plutôt « pur » en suivant
Jésus dans le Sermon sur la montagne. II n'en demeure pas moins
que ce que les bouddhistes préconisent est une vie guidée
par une morale élevée. Qu'on ne croie pas que la méditation
soit seule le but de leur existence. Bouddha sait bien que nous avons
à vivre au milieu des autres : sa morale cherche à préparer
d'harmonieux rapports humains. Le chrétien souhaite aussi des
rapports harmonieux, convaincu que c'est guidée par l'Amour
divin manifesté par Jésus et par le refus de tout égoïsme,
que la morale humaine doit être conçue.
Bernard
Félix
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