L’époque présente
a tendance à nous faire oublier que les musulmans éclairés,
critiquant l’islam orthodoxe de l’intérieur et au nom
de la raison, se sont toujours manifestés, et avant même
qu’une tendance équivalente se développe dans le
christianisme. Nous rappelons ici quelques traits principaux de cette
longue tradition.
L’islam, dans son expansion, a rapidement rencontré la
philosophie grecque. Grâce à cette influence, de nombreux
musulmans ont cherché à réconcilier la raison et
les données du Coran. Le problème de la théologie
rationnelle a donc d’abord été posé en islam.
C’est en Irak à Bassorah, que s’est développé
au VIIIe siècle, au sein de la branche chiite, le « Moutazilisme
», premier système théologique rationnel. Cette
école professait que la raison était plus efficace que
la tradition pour rendre intelligible la révélation. Car
tout n’est pas clair dans le Coran et il faut donc des outils pour
l’interpréter. Certains (comme Al Warraq) disaient même
que la longue chaîne orale, qui va du Prophète au Coran
écrit, ne garantissait pas l’authenticité du texte
et que seul l’accord avec la raison permettait cette garantie.
Le moutazilisme perdit son importance au onzième siècle,
mais a marqué l’islam éclairé jusqu’à
aujourd’hui.
L’école andalouse a repris le flambeau, au douzième
siècle, avec principalement Averroès, grand admirateur
d’Aristote, et qui soutenait que la raison philosophique ne pouvait
pas contredire l’enseignement du Coran, puisque les deux venaient
de Dieu. Il réinterpréta toute la pensée musulmane
à travers la pensée d’Aristote. Une de ses déductions
fut que l’âme meurt avec le corps, le savoir seul étant
éternel. L’évêque de Tolède, impressionné,
fit traduire, de l’arabe vers le latin, les penseurs grecs, et
particulièrement Aristote. Par cette voie, la pensée du
grand philosophe pénétra l’occident chrétien
et l’enflamma. Certains grands théologiens, comme Thomas
d’Aquin, en furent très influencés.
A partir du XVIIIe siècle, le monde islamique fut envahi par
l’Occident qui dominait par sa puissance et sa culture. Certains
musulmans (comme Al Wahhab) réagirent par un repli sur la pensée
traditionnelle, seule capable, selon eux, de retrouver la gloire perdue.
D’autres, au contraire réalisèrent que la faiblesse
du monde musulman provenait d’un manque d’adaptation aux données
de la civilisation moderne. Une nouvelle recherche d’ouverture
s’en suivit. Mohammed Abdouh, par exemple, réhabilita le
rôle essentiel de la raison pour comprendre la vérité
de l’islam. Fazlur Rahman alla jusqu’à dire que le
Coran était à la fois d’origine humaine et divine.
Aujourd’hui encore, en face d’un islam enfermé dans
un passé figé et une théologie immuable, continue
à se développer une pensée libre qui cherche à
reconstruire une religion intelligible pour notre civilisation moderne.
Elle distingue (avec Shah Wali Allah) dans l’héritage musulman,
les préceptes qui étaient dépendants de l’Arabie
de Mahomet de ceux qui ont une valeur éternelle. Elle redonne
sa place (avec Abdoul Soroush) à la raison critique, notamment
en replaçant le Coran dans son contexte historique, et en faisant
la part du jeu des forces socio-politiques du moment. Certains considèrent
que le Coran est intimement lié à la personnalité
du Prophète, lequel n’a pas eu qu’un rôle mécanique
d’enregistrement. D’autres appliquent au Coran les outils
modernes de l’analyse littéraire, en l’interprétant
comme tout autre chef-d’œuvre de littérature. Et beaucoup
de ces analyses reviennent à dégager surtout le contenu
éthique du Livre.
Quelle que soit l’époque, ces modernistes furent mal vus
de l’orthodoxie dominante et terminèrent tristement, sinon
dramatiquement, leur vie. Aujourd’hui, ils doivent souvent se réfugier
en Occident, comme Mohammed Arkoun, d’origine algérienne,
mais qui vit en France depuis 40 ans et a été professeur
à la Sorbonne.
Certains livres récents expliquent les positions théologiques
de ces nouveaux penseurs. Citons particulièrement celui de Rachid
Benzine. Il situe très bien le problème général
et montre, auteur par auteur, le difficile travail de reconstruction
de la pensée religieuse et de recherche des éléments
de la tradition qui pourraient constituer les fondements d’un islam
moderne.
Henri
Persoz
Rachid BENZINE, Les nouveaux penseurs de l’islam, Paris, Albin
Michel, 304 pages, 18,50 €
Malek CHEBEL, Manifeste pour un islam des lumières, Paris,
Hachette, 224 pages, 20 €
Dominique URVOY, Les penseurs libres dans l’islam classique,
Paris, Albin Michel, 261 pages, 20 €.