Une chaconne est une
ancienne danse populaire d’origine espagnole. La deuxième
Partita pour violon seul, de Bach, est une suite de cinq danses dont
la dernière est LA Chaconne, une de ses œuvres les plus
célèbres. C’est un morceau quatre à cinq fois
plus long que les autres mouvements, aussi difficile pour l’interprète
que pour l’auditeur, car ce n’est pas une simple mélodie
facile à retenir, mais un entrelacs de notes, qui nous entraîne
dans un tourbillon musical envoûtant.
Lorsqu’il écrit cette œuvre, Jean-Sébastien
Bach est à Köthen depuis 1717, avec sa femme, Maria Barbara
et leurs quatre enfants. Un garçon va naître en 1718, mais
il mourra à l’âge de 10 mois.
Bach est Kapellmeister (directeur de la musique) à
la Cour du Prince Léopold qui est calviniste. Or le calvinisme,
contrairement au luthéranisme, ne reconnaissait qu’un rôle
secondaire à la musique liturgique, si bien que Bach ne doit
composer que des œuvres profanes pour l’excellent orchestre
du prince. Mais ce n’est pas un problème pour cet artiste
profondément religieux qui estime que la musique, sacrée
ou profane, exprime sa foi et la nourrit.
Pendant les six ans passés à Köthen,
Bach compose énormément, en particulier de nombreux concertos
(dont les célèbres Brandebourgeois), et les six sonates
et partitas pour violon seul, car il est aussi un virtuose du violon.
En 1720, au retour d’un voyage à Karlsbad,
Bach apprend que sa femme est décédée, enterrée
depuis dix jours ; elle laisse 4 enfants, dont l’aînée
a 11 ans et le dernier 5 ans. Bach est très profondément
affecté par ce décès.
Avant la fin de l’année 1720, il reprend
la composition de ses sonates et partitas, et modifie notamment la Chaconne.
Il y introduit, dans les voix de basse et de médium, deux mélodies
de chorals : « Que ta volonté soit faite, Seigneur »
et le choral de Luther « Christ gisait dans les liens de la mort
».
Écrite en ré mineur, cette musique, sous
la plume de Bach, quitte le monde de la danse pour devenir un chant
funèbre, une méditation à la fois douloureuse et
pleine d’espérance, sur la mort qui a déjà
frappé ses proches à plusieurs reprises et qui vient de
lui arracher sa femme.
Pour Bach, la mort n’est pas que séparation,
chagrin, solitude ; elle libère le croyant du péché,
et dans sa désespérance il affirme sa confiance en s’inclinant
devant la volonté de Dieu.
Par un contrepoint très complexe, c’est-à-dire
la superposition de plusieurs mélodies différentes, et
par des variations infiniment savantes, il exprime sa lamentation, son
découragement, sa peur et sa douleur qui sont le pain des larmes
du croyant.
Sa piété l’a porté tout au
long de sa vie, dans les turbulences comme dans les moments les plus
heureux. Bach ressentait au fond de son cœur la nostalgie «
Sehnsucht » de la mort ; il l’a traduite dans de nombreuses
œuvres, comme dans cette Chaconne qui chante la lassitude de la
vie, l’attente de la mort qui libère et apaise, la certitude
de la victoire sur la mort par le Christ ressuscité – Alleluia
–, et l’assurance de la résurrection.
La Chaconne, chef-d’œuvre suprême pour
les violonistes, peut s’écouter sans connaître les
circonstances de sa création. Mais son message est trop dense
pour se contenter de l’entendre en simple fond sonore.
J’ai entendu dire qu’elle était jouée
à Auschwitz par l’orchestre institué par les nazis
pour accompagner hommes, femmes et enfants sur le chemin de la mort.
Je ne sais pas si c’est vrai, mais peut être
a-t-elle pu mettre un tout petit peu de baume dans les cœurs blessés,
grâce à l’intense certitude que Bach veut communiquer
: la mort n’est pas la fin, elle a été vaincue, elle
est passage vers un ailleurs en Christ. 