Paul Tillich a écrit de Schleiermacher
qu’il « est le père de la théologie protestante
moderne », et que, malgré critiques ou réserves,
il se rangeait « tout à fait de son côté »
et suivait « la même méthode que lui » (La
naissance de l’esprit moderne et la théologie protestante).
Quand on considère que les Discours vont d’une réflexion
sur « l’essence de la religion » à une autre
sur « les religions », on devine en effet toute la modernité
d’une telle démarche.
Schleiermacher
(1768-1834) a été pasteur, professeur de théologie
à Halle et surtout Berlin, dont il fut alors la figure phare
en regard, voire en contrepoint, de celle de Hegel à la même
époque. Fait remarquable, il a toujours et fidèlement
maintenu son ministère de prédicateur, unissant ainsi
l’exigence scientifique de l’enseignement universitaire et
celle du témoin engagé par la proclamation de l’Évangile.
C’est en 1799, à l’âge de 31 ans, un siècle
exactement avant L’essence du christianisme d’Adolf Harnack,
qu’il publie, dans une perspective apologétique et avec
la flamme d’un certain romantisme, son De la religion. Discours
aux personnes cultivées d’entre ses mépriseurs. Marqué
par Kant, mais surtout Platon et Spinoza (« le saint réprouvé
»), il répond là, avec verve, vivacité, profondeur
et une argumentation serrée, aux détracteurs de la religion,
tels que nous les rencontrons encore si souvent aujourd’hui !
Les Discours, qui connurent un succès retentissant et six éditions
déjà du vivant de leur auteur, ne furent traduits en français
qu’en… 1944 ! Le livre est depuis longtemps épuisé.
Il faut exprimer à Bernard Reymond une profonde reconnaissance
pour cette nouvelle traduction. Le mérite est immense, quand
on sait la très grande difficulté de la langue de Schleiermacher.
Grâce à lui, ces Discours retrouvent une force, une nervosité
et un élan renouvelé. Il réussit le tour de force
de garder à la langue et au style de Schleiermacher toute leur
originalité, une tonalité propre au siècle qui
fut le sien, mais, simultanément, de redonner à ces pages
une actualité, une vie et une écriture qui parlent à
nos contemporains. Cette réédition par Van Dieren et cette
traduction par B. Reymond deviennent véritablement ainsi un événement
à la fois théologique et littéraire.
On se rappelle que Schleiermacher (voir à son sujet Évangile
et Liberté de février 2004, p.12) définit la religion
avec les notions complémentaires de sentiment et d’intuition,
de contemplation de l’Univers, par quoi il faut entendre un humble
accueil de l’Infini en nous et une ouverture de notre cœur
à l’Univers(el) qui nous dépasse et qui transcende
toutes nos catégories mentales. Refusant à la fois une
approche trop cérébrale de la religion et une approche
d’ordre moral, qui la réduirait à son utilité,
Schleiermacher, de tradition réformée, s’inscrit,
par cette gratuité de la démarche religieuse et son accueil
sans mainmise rationnelle de notre part sur Dieu, dans une perspective
qui reste bien celle d’un soli Deo gloria. Mais attention, le sentiment
n’est pas l’émotion subjective, éphémère
et facile ; l’accueil qui le caractérise est effort, voire
ascèse exigeante de l’esprit, et Schleiermacher de stigmatiser
tous ceux qui ont des accès de mysticisme, comme d’autres
auraient des accès de fièvre. Il dit sentiment pour dédogmatiser
et dérationaliser la religion, pour ne pas transformer la Transcendance
inaccessible en objet. Il parlera plus tard, dans sa dogmatique, d’un
sentiment de dépendance inconditionnelle devant Dieu. On comprend
alors que Tillich ait vu là une grande proximité avec
sa notion de « préoccupation ultime » définissant
la foi. 