Puis-je le révéler
aux lecteurs d’Évangile et Liberté ? Depuis de
longues années, je suis avec passion le « Concours Eurovision
de la Chanson », rebaptisé récemment « Eurovision
Song Contest », un événement qui chaque année
est regardé par plus que 400 millions de téléspectateurs
dans le monde entier. Outre son ambiance « kitsch » et
souvent involontairement comique, cette grande messe de la chanson
populaire offrait, il y a quelques années encore, l’unique
occasion d’entendre à la télévision française
des chansons interprétées en finnois, hongrois, islandais,
et d’autres langues qui font la richesse du patrimoine linguistique
européen. Puis intervint un changement dans le règlement
du concours qui coïncida avec son changement de nom. Désormais
les ressortissants des pays n’étaient plus tenus de chanter
dans leur langue nationale ; ils étaient maintenant libres
de présenter leur contribution dans n’importe quelle langue
de leur choix. Le résultat ne se fit pas attendre. La très
grande majorité des candidats proposèrent des chansons
en anglais. Presque toute l’Europe ne chante plus que dans une
seule langue. On retrouve ainsi une situation qui ouvre le récit
biblique dit de la tour de Babel ; Genèse 11,1 : « La
terre entière se servait de la même langue et des mêmes
mots ». Dans ce récit, qui clôt le cycle des origines,
le fait de disposer d’une seule langue donne à l’humanité
l’idée d’exprimer son identité (son «
nom » selon le narrateur du récit) dans la construction
d’une ville splendide. La suite est connue. Yahvé, mécontent
de cette entreprise, décide de créer la diversité
des langues : « Allons, descendons et brouillons ici leur langue,
qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres » (Gn
11,7). Comme résultat de l’intervention divine, les hommes
arrêtent la construction de la ville. Ils se dispersent sur
toute la terre et perdent leur unité initiale.
Une lecture positive
Traditionnellement, on a compris
ce récit comme relatant une ultime punition de Dieu faisant
suite à celles de l’expulsion du paradis et du déluge.
Cependant, de temps à autre, des exégètes et
des théologiens se sont posé la question de savoir s’il
fallait vraiment comprendre la diversité linguistique exclusivement
d’une manière négative (on peut lire à ce
sujet l’ouvrage de François Marty, La bénédiction
de Babel, Paris, les Éditions du Cerf, 1990). La version primitive
du récit de Gn 11, dans laquelle ne figuraient ni la tour,
ni l’allusion à Babylone, permet en effet une lecture
positive de l’intervention de Yahvé. Ce récit a
sans doute été composé peu après 705 avant
notre ère. Il reflète l’abandon soudain de la construction
de Dur-Sharrukin, la nouvelle capitale de l’empire assyrien,
suite au décès du roi Sargon II.
Dès la deuxième moitié du VIIIe siècle,
les Assyriens dominèrent la Mésopotamie et le Levant.
Les petits royaumes qui s’y trouvaient furent incorporés
dans l’empire et furent obligés de se comporter en vassaux
fidèles. On pourrait presque dire que l’empire assyrien
réalisa, le premier dans l’histoire, l’idée
de globalisation. La religion et la culture assyriennes furent largement
exportées et imposées ; et pour faciliter la circulation
des biens et des idées une seule langue s’imposa. L’araméen
devint donc la langue officielle pour toute la partie ouest de l’empire.
Tout le monde devait dès lors parler « une même
langue ». Son utilisation signifia aussi la reconnaissance de
la supériorité de la civilisation assyrienne que le
roi Sargon voulut matérialiser en faisant construire une nouvelle
capitale monumentale, dépassant toutes les autres. L’arrêt
inattendu de cette construction fut interprété par l’auteur
de Gn 11 comme un signe évident que le Dieu d’Israël
s’opposait aux rêves de toute-puissance et à l’uniformisation
de la pensée.
Ne nous plaignons pas de la diversité des langues. Elle exprime
la richesse de nos différentes cultures, de nos différentes
conceptions du monde et du divin. Pour profiter de cette richesse,
un effort est nécessaire pour comprendre celui qui parle et
raisonne autrement que nous. À cet égard, une langue
véhiculaire peut s’avérer utile. Le latin a longtemps
joué ce rôle, et pour ce nouveau siècle, c’est
l’anglais qui prendra le relais. Veillons cependant à
ce que la nouvelle langue ne vienne pas imposer à ceux et à
celles qui la parlent une pensée unique. Le récit biblique
de « la tour de Babel » nous invite à cette vigilance.