Nos temples ne montrent
qu’elle, nos prédications ne parlent que d’elle, et
le christianisme tombe à ses pieds. Comme si Jésus ne
fut qu’un crucifié ! Comme si, de toute sa vie, de toutes
ses paroles, de toutes ses rencontres, nous ne retenions que sa mort
tragique et scandaleuse. Jésus est mort pour nous ? Mort pour
apaiser la colère de Dieu ? Mort sacrificielle ? La voilà,
la belle imposture, qui aimerait nous faire croire que le mal est parfois
nécessaire pour faire triompher le bien ! Et voilà, aussi,
le véritable athéisme : croire que Dieu a besoin de consolation
et de réparation. Athéisme, oui, car cette conviction
nie le simple fait que Dieu est grâce, qu’il est, en soi,
parole et geste de libération qui ne récompensent et ne
sanctionnent rien. Tant que Dieu est, la croix ne sera jamais au dernier
rendez-vous du monde et de la vie. Certes, la croix demeure. Inoubliable,
incontournable. Tel un rappel que le Dieu de Jésus-Christ s’incarne
dans une histoire faite de chair et de sang. Telle une manière
de cheviller la foi au cœur du monde et de nous empêcher
de nous voiler la face. Car la croix reste le symbole de nos échecs,
de nos compromissions, de nos lâchetés, elle porte aussi
en elle le cauchemar de la mort, de la perte et de la tristesse inconsolable.
Mais Dieu, ce n’est pas cela ! Dieu n’est pas un crucifix
! Dieu est cette force qui, devant la croix, nous conduit ailleurs,
vers la pierre roulée du tombeau, à la genèse d’une
vie nouvelle, à construire encore et à nouveau, malgré
tout. Dieu est un appel vibrant à décrocher la croix.
C’est une lutte héroïque contre la fascination du morbide,
contre l’idée selon laquelle nous serions voués à
la perte, à la mort, à la désolation. Dieu est
un combat contre la croix. 
Raphaël
Picon