On conçoit facilement
que Moïse, qui a promu la lutte contre les idoles, ne devienne
pas lui-même l’objet d’un culte idolâtre. Ceci
pourrait expliquer que le lieu de sa sépulture n’ait connu
aucune publicité. Mais cela s’accorde mal avec la perspective
biblique : avoir une sépulture anonyme est un sort réservé
à des criminels qui seront privés du caveau familial et
qui ne s’endormiront donc pas avec leurs pères. Serait-ce,
alors, une manière de faire chuter Moïse de son piédestal
? C’est, au moins, une manière de dire qu’il n’est
pas hors du commun, qu’il partage la condition humaine de tout
un chacun, ce qui lui vaut de subir la punition infligée au peuple
rebelle : mourir avant l’entrée en terre promise.
Que Moïse soit, littéralement, mort «
sur la bouche de Yahvé » peut appuyer cette lecture des
faits. Cette expression fait écrire au rédacteur d’un
commentaire araméen de la Bible (dans ce qu’on appelle les
targums) qu’il est mort dans un baiser de Dieu, mais cela vaut
souvent des traductions moins romantiques : Moïse serait mort sur
l’ordre de Yahvé. Il est vrai que, de la bouche à
la parole, il n’y a qu’un souffle et que, de la parole à
--l’ordre, il n’y a qu’un ton. Ainsi, en Deutéronome
17,6 -apprend-on qu’« on n’est pas mis à mort
sur la bouche d’un témoin unique » sous-entendu sur
le témoignage oral d’une seule personne, sauf lorsque ce
témoin est Dieu, visiblement. Moïse meurt à la limite
d’une terre qu’il aurait certainement aimé fouler mais
voilà : ta volonté et non la mienne, je m’en remets
à ta bouche, à ton ordonnance, semble dire Moïse.
Mais n’oublions pas une chose : au moment de sa
mort, Moïse est censé être au sommet du mont Nébo,
d’où il peut contempler le pays promis. Autrement dit, s’il
est enterré dans la vallée, il faut bien qu’il y
ait eu une chute depuis le haut du mont Nébo. De ce sommet à
la plaine de Moab, on peut imaginer un cortège funéraire
mais le texte n’en dit rien ; il ne parle que d’une bouche,
celle de Yahvé, sur laquelle Moïse est mort. Nous ne sommes
pas loin du sort réservé à Datan et Abiram en Nombres
16,32 : la terre ouvre la bouche pour les engloutir. Nous l’avons
rappelé, la mort de Moïse fait partie de la punition collective.
S’en tenir à cette lecture très sombre
de la fin de Moïse exigerait de faire l’impasse sur la fin
du texte qui dit que cet homme était exceptionnel. Il me semble
que celui qui s’est personnellement occupé de ses funérailles
est, lui aussi, exceptionnel.
Si nous suivons la version samaritaine et la version
grecque (dite la Septante), ceux qui ont enterré Moïse sont
plusieurs, d’où la traduction de Dhorme dans la Pléiade
: « on le mit au tombeau ». Si nous suivons le texte hébreu,
mais en considérant que le verbe est conjugué à
une forme passive, ce serait Moïse lui-même qui se serait
enterré ; c’est l’avis de R. Ishmaël, d’Ibn
Ezra et, dans une certaine mesure, de Flavius Josèphe. Mais Yahvé
est bien trop impliqué dans ces deux versets pour ne pas l’être
aussi dans la mise au tombeau. Si nous suivons le texte massorétique
(c’est-à-dire le texte hébreu retravaillé
au moyen âge par des savants juifs pour mettre des espaces entre
les mots et des signes remplaçant les voyelles inexistantes dans
cette langue), c’est Yahvé qui s’y emploie ; c’est
cette opinion qui rassemble le plus grand nombre, depuis la tradition
rabbinique jusqu’à la plupart des traducteurs chrétiens.
C’est d’ailleurs à la condition que Dieu ait lui-même
enterré Moïse que le lieu de la sépulture ne sera
connu de personne.
Ainsi, de cette notice biblique sur la mort de Moïse,
il ressort qu’il a subi le sort des rebelles mais aux bons soins
de Dieu lui-même. Moïse n’a pas connu la fin d’un
juste mais celle d’un justifié : si la loi dont Moïse
a été le porte-parole est chemin du salut, le salut, lui,
suit un chemin dont Dieu seul a le secret. 
James
Woody