L.G. : Y a-t-il dans l’hindouisme une tradition
libérale (hindouisme d’ouverture) et une tradition conservatrice
(« orthodoxe ») ?
S.A.M. : Oui. Tout d’abord il faut savoir que l’hindouisme
actuel est né de la rencontre entre les Aryens (les tribus
nomades venues de l’Asie centrale) avec leur védisme (orthodoxe)
et l’ensemble de la culture dravidienne (le peuple autochtone,
d’origine indienne). Comme le védisme est la religion
des envahisseurs, il a cherché à imposer sa croyance
au peuple dravidien, mais en vain. La raison en est très simple
: les dieux des aryens sont toujours des dieux qui se cachent derrière
des phénomènes naturels comme Indra (dieu de la pluie),
Varuna (océan), Agni (feu) etc. et il faut faire des rituels
et des sacrifices aux dieux pour obtenir des faveurs ou obtenir le
paradis.
Nous
ne pouvons pas utiliser dans l’hindouisme le mot dieu dans le
même sens que dans les religions monothéistes. Le mot
qui correspond est sat chit ananda (existence-conscience-félicité).
Pour le dravidien, il n’y a pas de dieux hormis la nature qui
est sacrée ou le soi, qui est identique au Soi cosmique. La
nature est sacrée parce qu’elle est le corps de l’absolu,
le soi universel. L’univers est considéré comme
la manifestation du divin. Les différentes divinités
représentent différents états de conscience.
Vishnu, par exemple, représente la subjectivité, la
conscience en état de rêve. Tandis que Shiva représente
le sommeil profond. En nous identifiant à Vishnu nous devenons
capables de sortir du rêve et de l’illusion. Il faut s’identifier
à Vishnu. Nous sommes Vishnu. Mais nous ne sommes pas assez
éveillés pour voir le rêve comme un rêve.
Dans ce rêve, nous oublions notre véritable identité
et nous croyons que nous sommes notre corps, et nous fabriquons une
personnalité construite sur la mémoire de notre passé.
Tant qu’on ne se réveille pas de ce sommeil, notre rêve
continuera dans d’autres corps, après la mort de ce corps-ci.
Il n’est pas question d’atteindre le paradis, mais plutôt
de libérer le Soi des entraves de la transmigration perpétuelle.
Ces deux formes d’adoration : celle d’un dieu omniprésent
sous toutes les formes ici-bas, ou celle du soi dans différents
états de conscience, comme Vishnu ou Shiva, étaient
inconnues des Aryens.
Les maîtres dravidiens posent cette question : d’où
vient la lumière qui éclaire nos rêves ? Cette
question n’a jamais préoccupé les Aryens, alors
que la recherche dravidienne s’en trouve tournée vers
l’étude de la conscience, qui offre la possibilité
d’expérience personnelle, sans souci d’appartenance
à une croyance. Les croyances sont des obstacles à la
quête de Soi, et l’enferment.
De la rencontre avec les traditions dravidiennes, comme le Jaïnisme,
le Tantrisme, le Yoga, le Samkhya, etc. le védisme s’est
approprié certains concepts comme Shiva, Vishnu, etc. Il est
passé à l’époque upanishadique où
la pensée dravidienne est proclamée à haute voix
dans une littérature profondément riche. L’hindouisme
est bien le fruit de cette rencontre. Il en a gardé une grande
souplesse. En cela on peut dire qu’il s’agit d’un libéralisme.
De grands livres sacrés comme la Bhagavat Gita critiquent sans
merci les védas qui sont les livres fondateurs de l’orthodoxie.
Mais ce rejet est exprimé sous forme de ré-évaluation
et non d’opposition. Un hindou peut rejeter les castes ou les
accepter. Il peut croire en une quelconque représentation de
l’être transcendant pour pouvoir s’identifier ou bien
consacrer sa vie à la découverte de Soi, indépendamment
de toute appartenance religieuse. Donc l’hindouisme est transthéiste.
Il transcende l’idée de dieu sans la rejeter.
Les dieux aryens ne sont plus adorés dans aucun temple. Les
brahmanes entretiennent les rituels basés sur les védas.
Ils représentent la branche orthodoxe de l’hindouisme.
La majorité des hindous s’en désintéresse.
Acceptez-vous une lecture historique et critique
des textes de référence de l’hindouisme, ou devez-vous
en faire une lecture fondamentaliste et littéraliste ?
L’hindouisme n’est pas une religion de livres. Il peut
accepter ou rejeter l’autorité d’un livre. Il est
un état d’esprit qui remet en question les croyances,
les traditions, les livres sacrés, les injonctions, etc. Il
propose différentes voies pour connaître la vérité
où l’individu (le chercheur de vérité) est
la réalité centrale. Il n’est pas fait pour la
religion. C’est la religion qui est faite pour lui. Selon sa
maturité il choisit sa voie, son livre, son maître. Pour
atteindre la dernière étape, il faut se détacher
de la connaissance, et même de son maître. C’est-à-dire
qu’il faut quitter le maître et les dieux pour rencontrer
le Soi Ultime. La Bhagavad Gita l’exprime de cette façon
: « Après avoir analysé tout ce que je t’ai
enseigné de façon critique, fais ce que bon te semble.
» 18 :63
Donc je dois faire une lecture critique des textes fondateurs. L’aspect
historique est secondaire. L’hindou décide qu’une
idée mérite d’être prise en considération
après avoir évalué les quatre éléments
suivants :
- le texte sacré ;
- la parole de son maître vivant ;
- l’analyse critique ;
- sa propre expérience.
Quelle importance a pour vous le dialogue interreligieux
?
Les religions en tant qu’institutions ne peuvent dialoguer
entre elles, parce qu’elles ne sont qu’un ensemble d’expériences
passées, d’étiquettes sans vie. En revanche, deux
chercheurs sincères de la vérité peuvent dialoguer
pour avancer ensemble sur le chemin.
Je pense qu’il est urgent de provoquer des groupes interreligieux
de penseurs libres de tout esprit de chapelle, afin que l’on
puisse établir des dénominateurs communs entre toutes
les religions et mettre en évidence les idées restrictives
ou obsolètes. Il faut donner l’occasion aux enfants d’étudier
toutes les religions, sans préjugé. Les religions sont
des monuments du passé souvent sources de conflits. Tant que
nous n’avons pas conscience de notre identité véritable,
il y a danger à porter une identité religieuse qui ne
correspond pas forcément au Soi.
Que représente Jésus pour vous
?
Jésus est une représentation. Il représente
la vraie vie, la vie éternelle. Ma première rencontre
avec lui a eu lieu dans un hôpital quand j’avais 13 ans.
Les missionnaires distribuaient un livre d’histoire de Jésus
qui guérit les malades comme un médecin. Plus tard je
l’ai rencontré à travers l’évangile
de St Jean qui dit : « Je suis le chemin et la vérité
et la vie. » Je n’adhère pas à ce que St
Paul a enseigné. Pour moi Jésus est l’incarnation
de la parole de Dieu (logos : « Et le Verbe s’est fait
chair », Jn 1,14), la sagesse qui conduit l’individu vers
le divin. Chez les hindous cette place est occupée par la déesse
Sarasvati. Nous avons besoin d’un pont entre le monde où
l’on vit et le monde que nous espérons atteindre ; Jésus
est ce pont, il est la vie qui prend le chemin de la vérité.
Il est le fils de dieu et le fils de l’homme. Il fait le point
de rencontre entre l’homme et dieu.
Il est vrai que les portraits de Jésus dans les quatre évangiles
sont différents. Ils sont tous très attachants. Pour
un esprit simple qui ne se pose pas trop de question, cela est salutaire.
Mais dans une société actuelle qui se veut rationnelle,
la vraisemblance historique des évangiles pose problème.
Quand on regarde l’image de Jésus dans l’évangile
apocryphe de Thomas, la voie est bien dégagée de toutes
ces difficultés. Pour un hindou cela ne pose aucune difficulté
d’accepter Jésus et ses paroles. Même quand il dit
: « Nul ne vient au Père sinon par moi » (Jn 14,6),
parce qu’il a donné forme humaine à la connaissance.
Je suis en parfaite harmonie avec Jésus tout en restant hindou.

Sarva
Atma Mithra
Propos recueillis par Laurent Gagnebin