![]() |
![]() |
|||||||||||||||||||||||
![]() |
![]() |
![]() |
|||||||||||||||||||||
Numéro 198
|
Mosquée Sainte-Sophie à Istanbul.
|
Cette façon de voir a été contestée de tous temps par les musulmans rationalistes. Ne pouvant tous les évoquer, nous nous limiterons à trois périodes :
Les Mutazilites sont originaires de Bassorah. Leurs idées se sont répandues à Bagdad, le centre de l’empire musulman, pour finalement envahir une grande partie de l’élite musulmane. Sur la révélation, voici leurs idées :
Le Coran, par endroits, n’est pas clair ; à d’autres, il se contredit. Devant ces difficultés, la raison doit permettre de trouver la juste interprétation. Car Dieu ne peut pas demander de comprendre un événement, une idée, qui serait contraire à la raison. En conséquence, dans la lecture du Coran, la raison doit diriger la compréhension du texte. D’ailleurs, de nombreuses vérités peuvent être découvertes par elles-mêmes, en dehors de toute révélation ; par exemple le sens du bien et du mal.
Il faut donc distinguer le Coran et la Parole de Dieu, en se rappelant que le Livre a été écrit une bonne vingtaine d’années après la mort du Prophète et que d’ailleurs il y a eu plusieurs versions, dont certaines ont été détruites, pour ne conserver qu’une seule, la version officielle. La Parole vient de Dieu, mais elle ne va pas jusqu’à une articulation verbale dans une langue précise. Tandis que le Coran est un fait temporel, énoncé en arabe, qui ne fait que représenter cette Parole. Pour nos Mutazilites, certains passages ne doivent pas être authentiques parce qu’ils sont contraires à la raison. Il est remarquable qu’au VIIIe siècle, on puisse déjà penser comme cela. Les chrétiens n’en étaient pas là avec leur Livre sacré.
L’Andalousie du moyen âge a représenté une avancée de la culture musulmane vers l’occident et a, de ce fait, beaucoup influencé le christianisme. La figure centrale est Averroes, de son vrai nom Ibn Rushd (1126-1198). Ce philosophe, juriste et médecin, reprend la pensée mutazilite, mais en intégrant complètement la philosophie d’Aristote dont il est un grand admirateur.
Averroes a voulu mettre en cohérence la révélation coranique et la philosophie d’Aristote. Entreprise difficile qui lui a attiré bien des ennuis. Pour ce savant, le Coran dit la vérité puisqu’il vient de Dieu. Mais la philosophie, ou la raison, dit aussi la vérité puisqu’elle vient aussi de Dieu. Or le vrai ne peut contredire le vrai. Il y a forcément cohérence entre philosophie et religion.
Que faire, alors, lorsqu’on décèle une contradiction entre raison et Coran ? Celle-ci n’est qu’apparente. Elle ne se manifeste que si l’on prend le Coran dans le sens courant. Mais il y a un autre sens, plus profond, caché au commun des mortels, accessible seulement à ceux qui ont de l’instruction. Cet autre sens est conforme à la raison. Position élitiste, qui lui sera évidemment reprochée. On retrouve le même type de démarche chez les chrétiens qui abusent de l’allégorie pour expliquer la Bible, ou dans la gnose, dans la kabbale, dans le chiisme, dans le soufisme. Technique qui permet au commentateur d’échapper au texte, au domaine du révélé trop littéral, pour entrer dans le domaine qui lui convient et qu’il considère comme caché dans le Livre. Pour Averroes, ce domaine est celui de la raison. Car la révélation coranique est universelle, donc destinée au plus grand nombre, aux masses populaires. Elle ne peut se présenter sous une forme raisonnable, car trop peu de gens sont sensibles à la raison. Pour ceux qui le sont, le texte contient des indices qui mettent sur la piste de l’interprétation rationnelle. Celle-ci est donc plurielle, multiforme, elle dépend des capacités de compréhension de chacun. Une interprétation unique conduirait au sectarisme et à la guerre. Parole prophétique, s’il en est !
Commençons-la au dix-neuvième siècle où nous assistons à un sursaut de la pensée islamique, dû à un envahissement des terres musulmanes par les occidentaux. Contrairement à la période médiévale, c’est maintenant l’Occident qui domine le monde civilisé. Ce renversement a entraîné deux types de réactions opposées :
- Un repli sur soi, sur les valeurs du passé. Réaction très majoritaire aujourd’hui.
- Un essai d’adaptation de l’islam à la pensée moderne, en repartant des thèses mutazilites et andalouses. Réaction très minoritaire aujourd’hui.
Dans cet essai d’adaptation, il faut abandonner l’idée que le Coran est la révélation à l’état pur, valable à la lettre pour tout le monde et pour l’éternité. Nous n’évoquerons que deux figures, représentant cette tendance, alors qu’il y en eut bien d’autres :
- Fazlur Rahman, pakistanais mort en 1988 qui se demande par quel mécanisme Mohammed est entré en relation avec Dieu. Pour lui, la Parole a été envoyée au cœur du prophète, mais celui-ci a utilisé sa culture, sa langue, son tempérament, pour formuler, comme il le ressentait, le message de Dieu. La divinité du Coran se limite à son origine ; son expression est humaine. Mohammed fut un récepteur actif, il a mis du sien dans sa dictée du Livre à ses compagnons. D’où il résulte que la forme écrite du Coran n’est pas identique à la Parole de Dieu.
- Mohammed Arkoun. Un contemporain, né en Algérie, professeur honoraire à la Sorbonne. Pour ce penseur, il faut distinguer quatre niveaux dans le processus de la révélation :
- ce que Dieu a dit,
- ce que le prophète a retenu,
- ce que ses compagnons ont retenu,
- ce que le texte écrit (vingt ans plus tard) a retenu.
Il ne faut donc pas confondre : la Parole de Dieu, expression de la conscience universelle ; et le livre du Coran, document historique et littéraire, témoignant des structures mentales d’un milieu particulier et répondant à une situation historique particulière. Nous retrouvons la démarche de la critique historique.
Pour conclure, j’approuve assez Mohammed Arkoun lorsqu’il déclare que la Vérité en religion est le résultat d’un rapport de forces qui conduit le plus fort à imposer une orthodoxie. La révélation n’a d’autre but que de légitimer cette orthodoxie, de la transformer en vérité première. Les pouvoirs ont transformé des événements historiques et socioculturels en vérités transcendantes, immuables et indiscutables, venues directement de Dieu. Mais ce détournement de la manière de considérer le Livre est en même temps un grand aveu de faiblesse, puisqu’il revient à reconnaître que l’on n’a pas d’autres arguments pour défendre son contenu que d’affirmer qu’il ne se discute pas.
Il me semble que ces remarques s’appliquent aussi à une certaine orthodoxie chrétienne, qu’elle soit catholique, orthodoxe ou protestante. On a trop dit dans les milieux d’Église : « De toute façon, nous avons raison, parce que nous sommes dépositaires de la révélation. »
Bienvenue |
|
|
Numéro 198 |
|