En dehors du Musée du Désert,
le protestant, homme de la Bible, est peu attaché à ses
lieux de mémoires. Pourtant, à Paris, entre l’église
St Germain des Prés et la Seine, le promeneur arrive bien vite
rue du Prés-aux-clercs. Cette petite rue est le témoignage
d’un autre temps…
Le quartier du Faubourg Saint-Germain est ancien : en 560 Childebert
1er fonde une abbaye consacrée à St Vincent ; l’évêque
St Germain y étant enterré lui donne son nom. Enrichie
grâce à des dotations royales, reconstruite en 890 après
le passage des normands, elle subsiste aujourd’hui. En partie de
style roman, c’est une des plus anciennes églises de Paris.
Du haut de son clocher, Henri IV a pu observer Paris pendant le siège
de 1590.
À la fin du Moyen-Âge, l’abbaye est hors les murs,
quelques maisons commencent à être construites. Ainsi,
rue des St Pères, les ambassades de Suède et de Hollande
qui accueilleront souvent des huguenots pour célébrer
leur culte. Vers 1550 le Faubourg verra des assemblées s’organiser
dans des maisons privées comme chez Madame Bertrand où
officie le pasteur La Cerisaie.
La présence protestante dans ces lieux peut s’expliquer
par l’attirance que l’abbaye a exercée sur les intellectuels
de l’époque : en 1507 Briçonnet, abbé de St
Germain, ouvert aux idées modernes fait venir auprès de
lui Lefèvre d’Étaples, théologien français
humaniste qui publie en 1512 un commentaire des épîtres
de Paul où sont exprimés les principes de la Réforme
: le Salut par la grâce, l’autorité de l’Écriture
et le rappel d’un culte rendu à Dieu seul. Autour du maître
se rassemblent en ces lieux des hommes qui marqueront la Réforme
et l’humanisme de leur empreinte : Guillaume Budé, Roussel,
Michel d’Arande, Guillaume Farel, etc. En 1518, Briçonnet
est nommé évêque de Meaux, il entraîne son
équipe pour vivre l’expérience de Meaux : le protestantisme
fabrisien.
Si la vie de l’abbaye est brillante, l’enclos du Prés-aux-Clercs,
racheté par l’Université au XIIIe siècle,
reste un peu à l’écart, fréquenté par
les étudiants et les amateurs de duels. Ce lieu, qui s’étend
de l’abbaye à la Seine, est le théâtre d’événements
importants au printemps 1558. Le protestantisme a beaucoup progressé.
Les huguenots se sentent assez forts pour se rassembler au grand jour.
Le Prés-aux-Clercs, hors des murs de Paris – favorable aux
Guise – mais suffisamment proche permet des réunions, d’autant
plus que le quartier protestant de Paris – la Petite Genève
– est juste à coté, derrière la porte de Buci.
Ainsi le 13 mai 1558, 3000 à 7000 protestants se réunissent
et chantent les psaumes de Marot face au Louvre. Démonstration
religieuse et politique ! Il en est de même les jours suivants
; le 19, on note dans l’assemblée la présence du
roi de Navarre… On est juste à la veille des guerres de
religion…
Ces guerres ont été marquées par le massacre
de la St Barthélemy le 24 août 1572. Ce jour-là
les huguenots étaient venus pour le mariage d’Henri IV et
de Margot. Par prudence ou manque de place, beaucoup logeaient Faubourg
St Germain. Une soixantaine de gentilshommes huguenots entendant le
tumulte de la nuit, croyant que la vie du roi était menacée
décident de traverser la Seine en barque pour lui porter secours.
Les coups de feu tirés du Louvre les repoussent à leur
point de départ du Prés-aux-Clercs… Ils ont eu la
vie sauve car, la porte de Buci étant fermée, les sbires
des Guise n’ont pu sortir à leur poursuite à la suite
d’une erreur de clé !
Le Faubourg St Germain et le Prés-aux-Clercs vont connaître
une longue éclipse. Cependant le nom du quai Malaquais nous rappelle
que la reine Margot a acheté ce terrain de manière douteuse
: il a donc été mal acquis. Voltaire a habité là,
nous voici plongé dans l’affaire Calas. Quant à l’Académie
Française, créée par Richelieu en 1634, elle prouve
une fois de plus l’habileté de cet homme qui a récupéré
les salons littéraires contestataires, dont le principal était
celui du huguenot Conrard, afin de mieux les surveiller… Flatteries
et honneurs restent des armes redoutables…
Des étudiants du Moyen-Âge aux huguenots du XVIe siècle
et à Voltaire, le Prés-aux-Clercs est bien un lieux de
contestation. Boris Vian, Greco, Sartre et tant d’autres le savaient-ils
quand ils lançaient l’existentialisme aux deux Magots ou
au Tabou ?