L'expression ne manque
pas d'équivoque ; comme si l'immigration ne relevait que de l'exercice
de notre pouvoir, ne devait et ne pouvait servir que nos intérêts
d'ordre démographique et économique ; comme s’il
fallait qu'elle se fonde, sans poser de problèmes, dans le paysage
de certaines banlieues qui lui seraient réservées. S'il
faut parler de maîtrise, c'est d'abord dans le sens d'une information
objective et juste de l'opinion publique sur les réalités
de l'immigration ; ce problème de société à
l'échelle mondiale, qui nous concerne tous, nous questionne tous
par ses enjeux humains et éthiques. Ce n'est pas la question
taboue à abandonner à nos seuls gouvernements et à
l'exploitation ethnicisante de l'extrême droite. Elle concernera
nos enfants demain. Elle appelle une réflexion citoyenne responsable.
La réalité des situations économiques
et sociales d'extrême précarité, des violences de
certains régimes politiques, entraînant des déplacements
forcés, ne peut être utilisée pour donner des flux
migratoires la vision d'une menace. Cette même réalité
ne peut non plus conduire à ne parler des migrants qu'en termes
de victimes qui ne dépendraient que de l'assistance des États
riches, et à oublier leur rôle prépondérant
d'acteurs de développement dans les domaines de l'économie,
de la culture et des relations sociales, pour les pays d'origine comme
pour les pays d'accueil.
Ce ne sont pas forcément – ou seulement –
les plus pauvres qui émigrent. Les raisons des migrations sont
multiples : désir d'échapper à des situations de
discrimination, d'insécurité, d'enfermement économique
et social, désir d'émancipation, de découvrir d'autres
modes de vie et de pensée, d'autres cultures, d'acquérir
des connaissances, de construire des réseaux de relations et,
peut-être ultérieurement, d'échanges de productions.
Apprendrons-nous à penser l'immigration dans la
diversité mouvante de ses manifestations actuelles ? Penser à
ses effets là-bas et ici ? La question n'intéresse-t-elle
pas aussi en priorité nos solidarités entre Églises
(comme le dialogue entre religions ) d'un continent à l'autre
? Parlerons-nous enfin davantage des migrations en termes d'espaces
de liberté et de droit, en termes de protection des personnes,
permettant d'éviter que des vies, des besoins et des désirs
légitimes, des projets, tournent au cauchemar, à l'hécatombe
ou à la marginalisation clandestine ? Apprendrons-nous dans notre
pays à penser collectivement, à tous niveaux, les politiques
de l'emploi, de l'habitat, de l'enseignement, et les moyens de relations
interculturelles, dans de vraies perspectives d'accueil de populations
différentes en mouvement ?
Il nous faut abandonner nos représentations sécuritaires
des frontières. J'aime le commentaire de Jean Alexandre sur la
fin du récit de Genèse 3, (Adam et Ève chassés
du jardin d'Éden) : « Toute idéologie qui lie l'humain,
par nature, à un territoire fixe, à une patrie, une race,
une nation, se heurte à l'énoncé biblique : tu
es coupé de tes origines, ton passé est passé,
va vers ton avenir, à toi de le construire. Il n'existe plus
d'autochtones. »
Au
prétexte de s'opposer à l’entrée massive de
clandestins, de lutter contre les trafics de population, les réseaux
mafieux d’exploitation des mineurs, de prostitution, de drogue,
et de protéger les intérêts des étrangers
en situation régulière, la nouvelle loi sur l'immigration
(comme celle sur l’asile) entraîne de fait à jeter
une suspicion quasi systématique à l'égard d’étrangers
entrant et séjournant sur le territoire. Elle renforce les obstacles
à l'accès de statuts stables, aux conditions du regroupement
familial, etc. Elle tend à assimiler tout étranger en
situation irrégulière à un délinquant.
Les circulaires du ministère de l’intérieur
ont enjoint aux préfets la multiplication des opérations
de contrôle sur la voie publique et des arrêtés de
reconduite hors frontières. Prenant pour motif l’alignement
de la France sur les autres États européens, la loi a
désormais fait passer de 12 à 26, voire 32 jours la durée
de séjour dans les centres de rétention, d’où
une hausse spectaculaire du nombre d’étrangers dans ces
centres, dans des conditions d’entassement de plus en plus intolérables,
sources d’incidents graves que dénonce la Cimade qui y est
présente.
Rétention, charters d’exclusion, dernières
étapes d’une « maîtrise de l’immigration
» ? Quelle société, quel avenir construisons-nous
? 
Jacques
Stewart
« Notre Dieu, nous
voudrions franchir nos frontières, pour vivre le voyage, le brassage,
l'échange de la communion. Nous voudrions aller là où
ne nous porte pas notre origine, comprendre ce que notre formation ne
nous donne pas à saisir, faire ce que nos habitudes ignorent,
oublient et parfois méprisent. Nous voudrions faire comme toi,
qui es le Dieu unique d'un peuple unique et qui es pourtant aiusi bien
le Dieu qui abat les barrières, qui va et envoie jusqu 'aux extrémités
de l'existence. Nous voudrions franchir nos frontières avec toi.
»
André Durnas