J.A. : Au sein des différentes sensibilités bouddhistes,
en France, certaines se veulent-elles plus libérales que d’autres
et sur quels points particuliers?
Jean-François Gantois : Toutes les
écoles bouddhistes se réfèrent à l’enseignement
du Bouddha Sakyamouni. Mais comme celui-ci a « fait tourner trois
fois la roue de la Loi », c’est-à-dire donné
trois cycles d’enseignement, les différentes écoles
font référence à telle ou telle transmission. Le
premier cycle insiste sur l’aspect de discipline extérieure.
On peut donc dire, d’une certaine façon, que les écoles
qui s’en réclament sont moins libérales que les autres.
Les deux autres cycles insistent sur l’intériorité
et l’expérience de méditation. Mais il ne s’agit
pas de l’évolution d’une école particulière
qui se voudrait plus stricte ou plus libérale. Dans tous les
cas, il s’agit d’une fidélité à une transmission.
S’y ajoutent l’expérience de grands maîtres fondateurs
de lignées et de certaines données historiques.
La tolérance envers les autres spiritualités existe-t-elle
dans un souci d’accueil ou dans un but critique?
Une anecdote. Un texte romain, très en retrait sur l’interreligieux,
a été lu au conseil d’administration de la Conférence
Mondiale des Religions pour la Paix. Quelqu’un a déclaré
qu’il déplorait cette crispation intolérante mais
que nous devions tous reconnaître que chacun était convaincu,
malgré son respect pour les autres traditions, que sa propre
religion était la meilleure. Ève Appril et moi, les deux
administrateurs bouddhistes, avons échangé un regard.
Nous ne considérons pas que notre tradition soit supérieure
aux autres. Nous nous efforçons d’expérimenter les
enseignements que nous recevons, puisque le Bouddha lui-même nous
a invités à ne rien croire par autorité (pas même
la sienne), logique, tradition, mais à vérifier par nous-même.
En outre, le Bouddha a exprimé que toutes les grandes traditions
spirituelles émanaient d’êtres éveillés
dont la sagesse les amenait à transmettre ce qui était
le plus utile aux êtres auxquels ils s’adressaient en fonction
de leurs culture, mentalité, traditions. Les critiquer c’est
mettre notre petite sagesse au dessus de la leur, ce qui est orgueil.
Tous les enseignements religieux relèvent, pour un bouddhiste,
de la « vérité relative ». Quant à
la « vérité absolue », elle est au-delà
de tout discours et de toute définition. Enfin, la logique de
l’Occident repose sur le dilemme avec tiers exclu (deux choses
sont semblables ou dissemblables, il n’y a pas de troisième
possibilité) alors que la logique bouddhique est fondée
sur le tétralemme : A peut être aussi non-A, ou ni A ni
non-A. Un bouddhiste, imprégné de ce principe, doit s’abstenir
de critiquer, même en son for intérieur, les autres religions.
Pour autant, la culture spirituelle est une chose, mais le sectarisme
n’épargne personne...
Pourquoi l’ouverture interreligieuse vous intéresse-t-elle?
Surtout pour y découvrir l’esprit d’éveil
à travers les différentes transmissions. Aussi pour contribuer
à la paix en développant un regard universellement bienveillant.
Encore pour ne pas laisser jeter le discrédit sur des traditions
spirituelles qui sont des outils indispensables pour permettre aux êtres
de se libérer du cycle des existences douloureuses (samsara).
Enfin parce que ceux qui s’opposent à nous sont nos maîtres
en nous révélant nos propres défauts. Évidemment,
cela ne signifie pas qu’il faille accepter sans esprit critique
n’importe quelle décision émanant d’une autorité
religieuse. L’échange d’expérience spirituelle
est un merveilleux enrichissement. Il nous amène à nous
désidentifier de notre propre religion, ce qui est la plus grande
fidélité, et à nous ouvrir à toutes. 
Jean-François
Gantois
Propos recueillis par Jacky Argaud