En janvier 1933, Hitler devient
chancelier du Reich et met en place le régime nazi. Parmi les
protestants, le nouveau pouvoir compte des partisans convaincus et aussi
quelques adversaires résolus.
En janvier 1934, pour le premier anniversaire de l’arrivée
de Hitler au pouvoir, un théologien luthérien, Emanuel
Hirsch, publie un livre qui demande aux Églises protestantes
de se rallier sans réserve à Hitler et de participer de
toutes leurs forces au « renouveau allemand ». Hirsch n’est
pas n’importe qui. Son savoir, sa rigueur, la finesse et la profondeur
de sa pensée, son souci de spiritualité et d’éthique
en font une des personnalités marquantes de sa génération.
Barth dira qu’il est le seul chrétien nazi d’envergure.
Ce livre de 1934 s’attire une réponse très dure d’un
autre théologien allemand, révoqué par le régime
de son poste de professeur et contraint à s’exiler aux États-Unis,
Paul Tillich.
La brouille de deux amis
Hirsch et Tillich se connaissent bien. Ils se sont liés durant
leurs études et sont devenus des intimes. Pendant des années,
ils se rencontrent régulièrement et échangent une
correspondance à la fois personnelle et théologique.
Malgré cette amitié, leurs orientations diffèrent.
Tillich s’engage dans un socialisme religieux lucide et sévère
pour le stalinisme. Hirsch, très nationaliste, glisse peu à
peu vers le nazisme. Il n’en approuve pas les excès, mais
les excuse en raison d’une situation d’urgence où il
s’agit de sauver l’Allemagne qu’il juge menacée
matériellement, intellectuellement et spirituellement.
La controverse de 1934 entraîne une rupture entre les deux hommes.
Hirsch exerce d’importantes responsabilités universitaires
dans l’Allemagne nazie, et jamais, en tout cas publiquement, il
ne regrettera son choix. Il cesse d’enseigner en 1945 et mène
une vie difficile (isolé et aveugle, il touche une petite pension).
Il meurt en 1972. Tillich, décédé en 1966, reste
aux États-Unis, où sa carrière est brillante.
Après 1945, les deux hommes se rencontrent deux ou trois fois.
On ignore ce qu’ils se sont dit. On sait seulement qu’Hirsch
en veut à Tillich d’avoir pris la nationalité américaine
et que Tillich, tout en plaignant Hirsch, lui garde une certaine rancune.
Une énigme
Hirsch n’est pas un démocrate. Pour lui, Dieu confie le
pouvoir aux princes qui doivent imposer l’ordre à des humains
toujours récalcitrants. Un gouvernement qui émane du suffrage
universel lui paraît une absurdité. Comment se faire obéir
du peuple quand on n’a pas une autorité indépendante
et supérieure ? Au lieu de l’ordre, la démocratie
installe le chaos, comme le fait la République de Weimar.
Hirsch sépare strictement le politique du religieux. Le christianisme
n’a rien à voir avec les affaires du monde. Il s’occupe
de l’âme. Au contraire, Tillich pense que l’Évangile
ne concerne pas seulement la vie intérieure et la foi individuelle
mais aussi le monde, comme le montre l’annonce du Royaume. Si la
religion n’a pas à régenter la cité, elle
doit l’interpeller, dénoncer ses fautes, et l’inviter
à bouger.
Pour Tillich, Hitler est démoniaque. Hirsch, au contraire,
l’estime envoyé par Dieu pour rétablir l’ordre
(en séparant, par exemple, juifs et allemands) et remplacer le
Kaiser déchu. Ses penchants réactionnaires n’expliquent
pas son aveuglement. Qu’un homme aussi intelligent et pieux se
soit rallié à un régime aussi criminel et stupide
nous étonne et nous trouble. Nous aimerions mieux que tous les
nazis aient été des brutes.