La violence est l’imperfection de l’amour,
l’indifférence est la perfection de l’égoïsme.
Henri Guillemin
Quelle image de Jésus ?
Le problème
avec Jésus de Nazareth, c’est que nous ne pouvons pas faire
abstraction de la kyrielle des images qui nous ont inondé et
qui diffèrent selon les époques, les cultures et les points
de vue. On a presque tout vu, du kitsch le plus sucré au plus
sanguinolent des réalismes, des expressions de l’innocence
enfantine à la représentation terrible du pantocrator,
le super-puissant. Toutes ces images font écho aux idéologies
multicolores qui ont fait du prophète galiléen un contestataire
ou un conservateur, un prince ou un esclave, un homme broyé par
la roue de l’histoire ou un Dieu.
Dans ce supermarché des images plus ou moins pieuses
de Jésus, une est particulièrement frappante. C’est
le tableau de Max Ernst intitulé « Marie corrige l’enfant
Jésus devant trois témoins ; André Breton, Paul
Éluard et le peintre » (1926, Musées de Cologne).
La mère de Jésus (dont une discrète auréole
souligne la sainteté) administre une sainte fessée à
l’enfant, que l’on ne voit que de dos… ou de bas du dos.
Sacrilège ? Certes, pour ceux qui confessent une
Marie parfaite élevant un petit Jésus confit dans l’impeccabilité.
Mais même les évangiles apocryphes du IIe siècle,
pourtant portés sur le merveilleux, n’ont pas cédé
au fantasme de l’infaillibilité. Ils ont rapporté
cette charmante scène où Jésus enfant fusille du
regard (si l’on peut se permettre cet anachronisme) ses camarades
de jeux. Le pitchoune ne se doutait pas de sa puissance surnaturelle
puisque ses compagnons sont tombés raides morts. Il a fallu que
Marie réprimande son divin enfant pour que celui-ci daigne ressusciter
les victimes de sa colère.
Ce hors-d’œuvre présentant un petit
Jésus fessé ne met pas seulement en évidence la
question de nos représentations de Jésus, mais aussi le
malaise de la société occidentale face à la violence.
Tout en assistant passivement à l’hypertrophie de violences
inimaginables et en produisant des images et des récits d’un
paroxysme saisissant, notre époque est devenue hypersensible
face à des gestes qu’elle stigmatise aussitôt. Certes,
elle a raison de dénoncer toute forme de violence et de critiquer
la bonne conscience du bon vieux temps dans lequel, à l’évidence,
« le derrière était l’enclume de l’âme
». Mais, partagée entre l’angélisme et le démoniaque,
elle peine à admettre l’ambiguïté de la condition
humaine. Pire, elle se permet de court-circuiter l’histoire en
jugeant les temps anciens à l’aune de nos mentalités.
Pour évoquer l’attitude de Jésus face
à la violence, il convient de reconstituer quelques éléments
du cadre dans lequel il a vécu. Un temps et un lieu où
croisent plusieurs dimensions de manifestations violentes.
La violence d’une occupation
Toute hégémonie étrangère
entraîne d’inévitables violences et distorsions des
règles du jeu. Mais l’occupation romaine touchait Israël
au cœur de ses croyances. Toute une théologie avait édifié
la notion de terre promise et donnée par Dieu à son peuple.
Or le kyrios-dominus-seigneur romain, l’Empereur usurpait aux yeux
des Juifs la place du seul kyrios-adonai-Seigneur, le Dieu d’Israël.
La violence n’était pas seulement politique mais profondément
religieuse.
À ce titre, elle n’a pas manqué de
diviser le peuple d’Israël en mouvements opposés. Certains
avaient pris le parti de l’occupation romaine pour en tirer des
avantages personnels mais aussi pour maintenir ce qu’il leur paraissait
vital de sauvegarder, le service du Temple de Jérusalem. Ainsi
les sadducéens, emmenés par le Grand Prêtre, pratiquaient
une politique de collaboration avec l’occupant romain.
À l’opposé les zélotes et les
sicaires faisaient de la résistance. Pratiquant la guérilla
avant la lettre, ils comprenaient leur mission comme une restauration
du pouvoir de Dieu sur la terre d’Israël. Après plusieurs
attentats réprimés par les Romains, ces nationalistes
ont réussi à prendre le pouvoir en 66 avant d’être
éliminés par la « guerre juive » qui aboutit
à la destruction du Temple en 70 et définitivement exterminés
après la révolte de Bar Koshva en 134 - 135.
Une troisième réaction à la présence
romaine a été, pour employer une expression actuelle,
de « ne pas faire de politique » et de se concentrer sur
la pratique de la religion, en l’occurrence une stricte observance
de la Torah, des 613 commandements de la loi mosaïque. C’est
l’option qui a été prise par les pharisiens.
D’autres voies ont été explorées,
comme la retraite dans le désert, à l’instar des
esséniens de Qumran regroupés autour d’un maître
dans une communauté monastique ou alors la prédication
apocalyptique de Jean le baptiseur.
Des violences économiques
L’exégèse actuelle ne se concentre
plus guère sur les recherches d’il y a une génération
où un Fernando Belo insistait sur la misère du sous-prolétariat
agricole pour comprendre les évangiles. Certes on peut émettre
quelques réserves sur le jargon marxisant qui caractérise
ces analyses, mais il ne faut pas en minimiser la pertinence. La société
du Ier siècle est une société à plusieurs
vitesses. Des paraboles comme celle des ouvriers de la onzième
heure (Mt 20,1-16) révèlent la situation précaire
d’une main d’œuvre plus souvent habituée au chômage
et à la faim qu’à la sécurité sociale.
De même la condition de la femme – et particulièrement
de la veuve – est, au sens étymologique, pitoyable. Si l’on
ajoute les problèmes sanitaires et la cohabitation de populations
cosmopolites, on est obligé de récuser les chromos galiléens
et de regarder en face une société traversée par
les violences économiques.
Des mentalités d’apartheid
Face à ce climat, une manière de réagir
est d’éviter la contagion par des mesures de protection.
Ainsi l’attitude des milieux pharisiens. À ce propos, il
s’agit de faire la part des choses dans notre lecture des évangiles.
Certes Jésus les a pris à partie dans des diatribes d’une
rare violence (Mt 23), mais il ne faut pas oublier que c’est d’eux
qu’il est le plus proche (son souci d’observer la Torah, la
volonté de Dieu est dans le droit fil de la démarche pharisienne).
Les pharisiens sont, dans le fond, de braves gens scrupuleux, des croyants
sincères qui cherchent à éviter les mauvaises fréquentations.
Mais le résultat de cette mentalité pharisienne
qui imprègne les mentalités, c’est que la société
est coupée en deux, entre les gens fréquentables et les
autres. On ne parle pas aux femmes, on ne mange pas avec les péagers,
on ne côtoie pas les lépreux, on ne prie pas avec les Samaritains,
on ne fraie pas avec les étrangers… Toutes ces conduites
de séparation ont été justifiées et encouragées
par des interprétations de la Torah, mais, dans la réalité,
elles finissent par constituer une société de ghettos
juxtaposés, qui est aussi une forme de violence.
Le feu apocalyptique
Une autre manière de réagir s’inscrit
dans la ligne de l’apocalyptique juive. En deux mots : le monde
court à sa perte, il sera détruit lors d’effroyables
catastrophes et remplacé par un monde nouveau. Du livre de Daniel
aux apocalypses chrétiennes, la littérature a retenti
de cette fureur liée à la fin du monde et de cette espérance
d’un ailleurs transfiguré.
Une petite chance, pourtant, d’échapper aux
convulsions finales : la conversion, le retour radical vers Dieu. C’est
ce que proclame un Jean Baptiste, c’est un des thèmes de
la prédication de Jésus sur le Royaume de Dieu.
Ces quelques touches apportées au tableau des
violences (et il y en aurait tant d’autres…) donnent le cadre
dans lequel il s’agit de se poser la question du rapport de Jésus
à la violence.
Jésus victime
Avant d’examiner les textes qui présentent
Jésus comme participant – verbalement ou physiquement –
à des actes de violence, il convient de souligner une évidence
fondamentale. Parler de violence à propos de Jésus, c’est
reconnaître d’abord qu’il a succombé à
la violence des hommes.
Jésus fait partie de la catégorie des fondateurs
de religion qui ont été victimes. Et dans son cas, le
terme même de fondateur est erroné. Il faudrait plutôt
parler de fondement : c’est sur « la pierre de l’angle
rejetée par les bâtisseurs » (Mt 21,42) que s’est
édifié le christianisme et nul ne peut dire si Jésus
eût été fondateur d’une religion nouvelle si
son aventure ne s’était terminée prématurément…
En cela Jésus est radicalement différent
d’un Moïse ou d’un Mohamed. Il n’a jamais exercé
de pouvoir politique sur une communauté, il n’a jamais assumé
les responsabilités qui en découlent.
Tandis que, selon l’Exode (32,26-29), Moïse
fait exécuter 3000 personnes à la suite de l’épisode
du veau d’or ou que Mohamed justifie les razzias d’une communauté
médinoise qui doit survivre et cautionnera l’extermination
d’une tribu juive, Jésus n’a pas eu les mains sales
de ceux qui exercent le pouvoir.
Dans le cadre des débats entre les trois monothéismes,
il faut prendre en compte ces différences de destin. Comme responsables
de communautés, Moïse et Mohamed sont des législateurs
et des « politiques », tandis que Jésus est un interprète
de la loi qui ne dispose que de la seule force de persuasion et non
d’un « bras séculier ». C’est au contraire
le bras séculier romain, sollicité par les sadducéens,
qui frappera Jésus, par trop contestataire.
Alors que le judaïsme et l’islam peuvent se
réclamer d’une continuité, le christianisme est né
d’une rupture et portera toujours cette blessure originelle. Jésus
a été broyé par la roue de l’histoire (pour
reprendre l’expression d’Albert Schweitzer) et cette réalité
imprègne la lecture que nous faisons de ses actes et de ses paroles.
Après coup, on comprend chacun de ses gestes comme un pas sur
le chemin qui l’amène à la croix. Le plus ancien
évangile disponible, celui de Marc, nous en trace l’itinéraire
puisqu’il focalise notre attention sur un récit de la passion
précédé d’une longue introduction.
Dans ce contexte, la violence apparaît toujours
ambiguë. Ainsi l’évangéliste Matthieu a-t-il
inséré l’épisode du massacre des innocents
(qui apparaît avec des variantes autour de la naissance de grands
hommes, rescapés dès le berceau pour devenir des héros
ou des sauveurs : cf. Moïse). Ces horreurs font de Jésus
à la fois un innocent (il est enfant) et un coupable (il a échappé
au massacre). C’est subtil et porteur d’un engrenage diabolique
; à défaut d’être responsable des violences
que nous avons subies, nous sommes malgré tout sommés
d’en rendre compte. Et l’on pourrait lire le chemin de Jésus
vers la croix comme un itinéraire de solidarité avec ceux
qui auraient été massacrés à Bethléem.
La dette originelle invite au don de soi.
Mais la fin tragique d’un Jésus martyr ne
doit pas effacer les quelques traces d’un Jésus violent
: ses colères, ses malédictions proférées,
ses menaces, son invitation à prendre les armes, sa prise de
distance par rapport à sa famille, son coup d’éclat
contre les marchands du temple…
Les colères de Jésus (Mc 1,41-45)
Au début de son évangile, Marc raconte
la visite d’un lépreux qui vient s’agenouiller devant
Jésus. L’écrasante majorité des manuscrits
rapportent le réaction de Jésus par un verbe qui signifie
« ému, pris de compassion ». Pourtant quelques manuscrits
conservent une expression probablement plus ancienne : « s’étant
mis en colère ». En effet il y a peu de chance que la tradition
ait remplacé la compassion par la colère. Il est plus
vraisemblable que très tôt, choqué par l’idée
d’un Jésus irascible, un scribe évangéliquement
correct ait substitué la pitié à la colère,
peut-être même inconsciemment.
La réaction de colère de Jésus face
à l’intrusion du lépreux est compréhensible
: le malade a enfreint des lois élémentaires de la santé
publique de l’époque et mis en danger la société.
Dans un premier temps il mérite une réprobation, même
si, par la suite, Jésus le guérit et lui demande de régulariser
sa situation auprès d’un prêtre, autorité religieuse
et sanitaire.
Jésus et sa famille (Mc 3,31-35)
Les familles sont le creuset de la violence quotidienne
et Jésus n’y échappe pas, Dieu soit loué !
Quand la mère et les frères de Jésus cherchent
à le ramener à la maison et à la raison, Jésus
refuse de leur parler pour prendre son auditoire à témoin
et discourir sur la nouvelle famille qu’il entend créer
: « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui font
la volonté de Dieu. » De nos jours Jésus serait
probablement dans le collimateur de l’ADFI (Association de défense
de la famille et de l’individu) qui lutte contre les dérives
sectaires.
Jésus fera l’apologie de la rupture avec
la famille en prononçant des paroles dont la violence nous interpelle,
surtout dans la version de Luc, que nos traductions s’efforcent
d’édulcorer. Ainsi la TOB : « Si quelqu’un vient
à moi sans me préférer à son père,
sa mère, sa femme, ses enfants… » alors qu’une
traduction littérale est plus crue : « sans haïr…
» (Lc 14,26)
On peut faire un bout de chemin pour tenter d’expliquer
cette dureté par le contexte apocalyptique qui impose des attitudes
radicales face aux décisions à prendre ou par les pressions
que subissaient les premiers chrétiens quand ils quittaient leurs
familles pour rejoindre la communauté nouvelle. Il n’empêche
que cette radicalité dans le choix étonne par sa violence.
Mais peut-il y avoir des ruptures ou des naissances sans violence ?
Dans un autre épisode, celui des noces de Cana
(Jean 2), Marie demande à Jésus d’intervenir. Il
répond littéralement : « Quoi à moi et à
toi ? », ce qui signifie en français courant : «
De quoi je me mêle ? ». Et il faut admirer les contorsions
des traducteurs qui ont tenté d’édulcorer la scène
au nom du familialement correct. Comme s’il était possible
de couper le cordon ombilical sans la moindre violence, comme s’il
était possible de devenir adulte sans remettre en question le
pouvoir parental.
Les malédictions de Jésus contre les pharisiens
(Mt 23)
Un des textes les plus époustouflants de violence
est celui du réquisitoire de Jésus contre les scribes
et les pharisiens. Ce frémissement d’indignation est typique
des discours apocalyptiques : c’est le temps de la crise finale,
des douleurs accompagnant l’avènement d’un monde nouveau,
des catastrophes précédant la venue du fils de l’homme,
symbolisées par la destruction du Temple. Dans ce contexte, il
ne s’agit plus de mâcher ses mots. Il y a urgence. Jésus
ne cultive pas le religieusement correct pour exprimer son indignation.
Il fustige les pratiques incohérentes de ceux qui ont confisqué
la Torah pour asservir le peuple.
Le plaidoyer de Jésus est impitoyable. Il tomberait
aujourd’hui sous le coup de nos codes pénaux (traiter les
gens de serpents, de races de vipère…). Mais cette violence
verbale a fait du bien aux églises destinataires de l’évangile
de Matthieu qui se sentaient persécutées par les frères
juifs dont elles s’étaient séparées.
Mais sur le fond, la question posée par ces discours
est fondamentale : peut-on être « gentil » face aux
abus, peut-on laisser faire et renoncer à tous les moyens de
se faire entendre. Derrière les propos pointe déjà
la question du devoir d’ingérence.
L’invitation à se procurer des armes (Lc
22,35-38)
« Celui qui n’a pas d’épée,
qu’il vende son manteau pour en acheter une. » Souvent citée
hors contexte, cette invitation de Jésus à prendre les
armes au moment de sa passion est une énigme qui a suscité
plusieurs interprétations :
- ce serait la justification de la légitime défense
- ce serait l’acceptation par Jésus, dans un premier temps,
de la violence armée. Mais ensuite, lors de l’arrestation,
Jésus a changé d’attitude et désarmé
ses disciples : «Laissez faire, même ceci…»
(Luc 22,51)
- la réponse de Jésus aux disciples qui lui présentaient
deux épées («c’est assez») pourrait
être comprise comme une astuce juridique. Le port d’arme
(même si l’on n’y recourt pas) est suffisant pour
que Jésus soit «compté parmi les criminels»,
ce qui accomplirait une prophétie.
- on pourrait comprendre «c’est assez» dans le sens
de « ça suffit ». Les disciples de Jésus
prennent toujours à la lettre ce que Jésus leur dit.
Le maître les reprendrait : ce n’est pas d’argent
et d’armes réels dont on a besoin pour résister,
mais, de grâce, suivez le sens de la métaphore…
Les vendeurs chassés du Temple (Mt 21,12-17 et
parallèles)
Violence incontestable il y a dans cet épisode.
Mais aussitôt il faut le situer dans le rapport des forces en
présence : c’est la violence d’un dominé et
non d’un dominant. Jésus n’avait aucune chance de prendre
le pouvoir à cette occasion, mais il n’avait plus rien à
perdre et pouvait se permettre un coup d’éclat pour attirer
l’attention sur un scandale, quitte à précipiter
sa propre chute.
Les évangélistes situent le geste de Jésus
dans le droit fil des prophètes dont il reprend non seulement
les citations, mais la pratique des actes symboliques. En même
temps les évangélistes nous invitent à voir dans
ce geste la préfiguration de la destruction du temple. Ce que
Jésus accomplit avec ses pauvres moyens, les Romains le feront
brutalement.
On pourrait relever d’autres traces de violence
dans les paroles et les actes de Jésus, mais ces quelques exemples
font apparaître ce que Klaus Berger a clairement identifié
dans un article au titre provocateur : « Jésus le violent.
»
Censurer la violence de Jésus, c’est censurer
son humanité.
L’autorité de Jésus dans sa passion
C’est dans la mesure où l’on reconnaît
la violence de Jésus que l’on peut mesurer le chemin qu’il
a fait pour la maîtriser. Le renoncement à la violence
n’est pas naturel, il est le résultat d’un combat sur
soi-même.
À ce titre, la scène symbolique de la tentation
illustre le refus des violences liées à la richesse, au
pouvoir et même à la satisfaction du désir. Et c’est
probablement le renoncement au pain assuré qui est le plus difficile
; l’être humain a la tentation de l’autosuffisance et
il lui est difficile d’accepter sa condition fondamentale : un
être de désir, de soif et de prière. Le renoncement
au pain assuré est confession de la précarité existentielle
: fragilité et dépendance de l’Autre et des autres
auprès de qui on peut être réduit à quémander.
Jésus poursuit son combat dans la quatrième
tentation, celle de Gethsémané. À nouveau il est
seul. La maîtrise de la violence n’est pas affaire de groupe
– même si le groupe apporte une indispensable solidarité
– elle est un défi à relever personnellement. Au
Satan, l’ange déchu des premières tentations, s’est
substitué un ange, envoyé de Dieu pour l’encourager.
Non pas que Dieu demande un sacrifice, comme l’a compris une large
frange de la tradition chrétienne, mais Dieu est à ses
côtés pour l’encourager. Accepter de mourir par cohérence
avec ce que l’on a vécu demande une force venue d’ailleurs.
Il n’y a pas de non-violence à bon marché : cela
coûte, cela isole, cela condamne.
Mais, une fois que la décision est prise, les
rapports de force s’inversent : face à des pouvoirs qui
agissent d’après le principe du « comme il faut »,
Jésus se révèle plus fort parce que sa conduite
relève de la nécessité, du « il faut »,
de l’impérieuse exigence du chemin à suivre : il
est paradoxalement chemin de liberté.
Ce qui impressionne dans les récits de la passion
des quatre évangiles, c’est qu’ils présentent
Jésus comme la victime qui mène le jeu. Alors que ses
accusateurs, ses juges, ses bourreaux et même ses disciples apparaissent
comme des marionnettes qui font ce qu’ils ont à faire, Jésus
se conduit en homme libre, qui a accepté le dépouillement
ultime.
Si l’on appliquait à la passion le schéma
triangulaire d’Erich Berne (le pionnier de l’analyse transactionnelle),
persécuteur – victime – sauveur, on constaterait que
les récits de la passion l’ont court-circuité en
faisant de la victime le sauveur. Ou si l’on suit les terminologies
de Jean ou Paul, l’abaissement jusqu’à la croix devient
une élévation, mettant le persécuteur hors-jeu.
La violence faite à Jésus par sa divinisation
La reconnaissance de la violence de Jésus ainsi
que de sa maîtrise de la violence exige une dialectique difficile
à tenir. Les théologies de Paul et de Jean restent des
modèles du genre mais, rapidement, elles ont été
dépassées par la dérive naturelle de toute religiosité.
L’humanité résiste difficilement au
processus de béatification, de canonisation et de divinisation.
Jésus – et sur ce point Bouddha a subi le même sort
– a été très rapidement idéalisé
et considéré comme un Dieu. Qu’il y ait en lui du
divin – comme en chacun d’entre nous… – c’est
le fait de la grâce. Mais d’ici à bétonner
la sainteté dans une impeccabilité divine, il y a un pas
que la tradition chrétienne a rapidement franchi : de la confession
de Jésus comme Messie, comme fils de Dieu (un titre pas forcément
exclusif) on est passé au culte rendu à Jésus.
Mais en statufiant Jésus comme Dieu, on le prive de son échec
sur la croix et du retournement triomphal de cet échec : la résurrection.
Finalement la divinisation de Jésus est peut-être la pire
violence qui pouvait lui être faite.
La divinisation de Jésus a eu des effets secondaires
dans la mesure où elle a pu provoquer l’immaculation de
Marie et la sanctification de l’institution ecclésiastique.
C’est ainsi qu’a pu naître la conception de l’Église
comme incarnation continuée du Christ, ce qui entraîne
des conséquences comme l’infaillibilité du pouvoir
ecclésiastique.
On se doit sur ce point de réactualiser les diatribes
de Jésus contre les scribes et les pharisiens : une certaine
conception de l’Église institution est un monument aux morts
ou plutôt un monument dont on s’est hâté d’oublier
le mort que l’on a mis au tombeau: « Malheureux, vous qui
bâtissez les sépulcres des prophètes et décorez
les tombeaux des justes. » (Mt 23,29)
Fonder une éthique pour maîtriser la violence
La manière dont Jésus de Nazareth a assumé
et affronté sa propre violence pour faire face avec autorité
à la violence des humains et des institutions est nécessaire
pour fonder une éthique individuelle. Nécessaire et peut-être
suffisante dans la mesure où le disciple du Christ n’a pas
assez d’une vie pour assumer et maîtriser sa propre violence.
Il y a là un des points forts du message évangélique
: non seulement accepter d’être victime, mais aussi se solidariser
et lutter avec les victimes de toutes sortes.
Mais si cette matrice est pertinente pour donner naissance
à une éthique individuelle, elle ne l’est pas pour
une éthique sociale. En d’autres termes, l’Évangile
est incapable de fonder seul une éthique qui prétende
régler la violence en société. Pour ce faire, il
doit coopérer avec d’autres références, d’autres
systèmes de pensée et de foi.
Il doit, par exemple, revitaliser son débat avec
le judaïsme sur l’importance de la loi. L’amour ne suffit
pas à faire vivre le monde en paix ; il doit se combiner avec
un balisage des limites et un système de police. Jésus
n’abolit pas Moïse, il l’accomplit et il faut reprendre
le débat entre Luther et Calvin sur les usages de la loi.
Nous ne saurions fonder une éthique sociale tout
seuls, entre chrétiens. Il faut un débat, une confrontation.
Un débat d’autant plus coloré que « l’autre
» est chez nous, qu’il soit laïque et non-croyant, qu’il
soit adepte d’une autre religion. Nous ne pouvons plus répéter
avec Luther la prière contre le Turc ; nous sommes sommés,
avec les musulmans par exemple, d’établir un consensus qui
permette d’endiguer la violence. Cela ne se fera ni par ukases,
ni par sanctions, mais par un dialogue.
Dans ce débat, l’éthique chrétienne
doit s’attacher à faire vivre l’esprit de Jésus
plutôt que de défendre des intérêts institutionnels.
Elle doit avoir le courage de reconnaître qu’elle ne saurait
imposer une solution qui soit meilleure que les autres. L’humilité
du dialogue l’emportera à long terme sur l’autoritarisme
d’un modèle obligé.
De même par rapport aux violences économiques
et aux réactions à des situations d’oppression, nous
devons confesser que l’éthique qui découle de l’Évangile
ne peut apporter de solution toute faite. Jésus ne s’est
inféodé ni aux collaborationnistes, ni aux terroristes,
ni aux braves gens : il a osé affronter la violence, mais son
chemin est unique, original. Il est le fait d’une décision
personnelle et ne saurait être imposé comme solution au
monde entier.
Éloge de l’indignation
Mais il y un élément qui frappe dans la
confrontation de Jésus avec la violence : c’est sa capacité
d’indignation. Et cela est généralisable et universalisable.
La dignité humaine est beaucoup plus fondamentale
que l’égalité, la liberté et la fraternité.
Elle est ce noyau dur qui reste quels que soient les contextes et les
coutumes. Jésus a été un champion de l’indignation.
Cette vertu est de plus en plus urgente dans notre temps de violences.
L’indignation permet d’ouvrir les yeux, de refuser toute habitude
et toute banalisation des misères humaines, elle lutte contre
la duperie des conventions sociales.
Dans le tableau de Max Ernst on voit à travers
la fenêtre le regard mi-étonné, mi-complice des
trois amis surprenant Marie fessant l’enfant Jésus. Où
est la violence ?
Il peut arriver que les fessées soient signes
d’amour (humain, donc maladroit…) tandis que des comportements
sans violence visible et reconnue peuvent couvrir des monuments de haine
ou d’indifférence.
Heureux l’enfant fessé qui a mis du temps
pour grandir et tendre l’autre joue.
Claude
Schwab
« S’il y a rien au monde de terrible, c’est
la tyrannie du dogmatisme.
Rien n’est dangereux comme un théologien puissant. »
Alexandre Vinet, Essai sur la manifestation des convictions religieuses.