Débat
Foi et raison, catholicisme et islam
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Le pape Benoît XVI, mardi 12 septembre
2006 à Ratisbonne en Allemagne, une leçon
sur le thème de "foi et raison" qu'il ouvre en évoquant
l'islam d'une façon qui a provoqué un débat
assez douloureux. Voici la réaction de trois théologiens
protestants :
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La leçon du Pape est ratée
Le Pape voulait montrer qu' «
agir de manière déraisonnable est contraire à la
nature de Dieu et à la nature de l'âme», comme le
sont notamment l'usage de la violence pour diffuser la foi et pour ainsi
forcer la conversion.
Oui, en effet, le Pape a raison : la foi est un acte de liberté
que nul ne pourrait et ne saurait contraindre. Plus encore, c'est bien
par la foi que nous nous affirmons comme des être libres, cette
foi étant toujours une foi malgré tout, en dépit
des absences de preuves la rendant obligée. Pour convaincre,
point n'est besoin, en effet, d'armes, de menaces et de bras.
Mais en matière d'usage de violence pour la bonne cause, le
christianisme est bien loin d'être en reste… Pourquoi donc
Benoît XVI s'est-il référé aux vieux propos
d'un Empereur byzantin du 14ème siècle, sinon pour perpétuer
une image négative de l'Islam qui en fait une religion de l'obscurantisme
et du fanatisme ?
On peut dès lors se demander si la violence verbale dont fait
preuve le Pape ne vient pas contredire ses propres appels aux relations
désarmées devant autrui. C'était oublier que Benoît
XVI est bel et bien toujours Ratzinger, c'est-à-dire un théologien
savant, fin connaisseur des grands sujets doctrinaux de l'Eglise catholique
romaine, provocateur et polémiste, et surtout, grand pourfendeur
de son ennemi de toujours : le pluralisme. C'est de trop apprécier
et d'encourager ce pluralisme (dont Evangile et liberté est un
défenseur, justement !) qui explique, selon lui, l'affaiblissement
de la foi chrétienne et tout ce terrain laissé à
l'Islam qui, lui, ose condamner, dénoncer, récuser. L'équation
est simple et bien connue.
On pourra toujours regretter la logique victimaire du bouc-émissaire
à travers l'immédiate et facile instrumentalisation par
les pays musulmans de tout ce qui tendrait à montrer la méchanceté
de l'Occident à l'égard de l'Islam. Certains vont même
se réjouir qu'un Pape ose dire ce que peut-être beaucoup
pensent tout bas : l'Islam a certes ses lumières*, son usage
éclairé de la raison critique, mais où brillent-elles
aujourd'hui sur la scène du monde ?
Il n'en demeure pas moins que de tous les côtés la polémique
laisse un goût amer. La réflexion du Pape sur la violence
et la foi est juste et pertinente, mais elle vaut pour tout le monde.
Car c'est bien le religieux lui-même qui doit continuellement
être régulé, mis en critique, repensé, pour
éviter qu'il sombre dans le dogmatisme et l'intransigeance. La
leçon est juste, mais la référence au vieil empereur
est de trop et lui fait rater ce qui aurait été sa plus
belle cible : la religion dans sa folle prétention à régenter
le monde entier.
16 septembre 2006
Raphaël
Picon
(Professeur de théologie pratique à
l'Institut Protestant de Théologie à Paris,
Rédacteur en chef d'Évangile & liberté)
* Merci à Malek Chebel, musulman, auteur de Pour
un Islam des lumières et de deux textes parus dans Evangile
et liberté de se faire inlassablement et publiquement dans les
médias et dans ses livres le défenseur courageux d'un
Islam de dialogue et d'ouverture.
- "Un islam libéral, nourri de sa tradition
philosophique" , N°191

- "Carte Blanche" ,
N°176

Une erreur historique
Le Pape a eu bien
tort de s'appuyer sur l'histoire pour défendre l'importance
de la raison et pour condamner la violence. Il a oublié les
trop nombreuses violences qu'ont exercées les chrétiens
pour défendre leur foi et notamment l'intégrité
de la doctrine romaine. Il a oublié, surtout, que, bien avant
les chrétiens, une partie des musulmans (par exemple les
Mutazilites au 9 ème siècle) utilisait la raison pour
interpréter les livres sacrés. Il a oublié
aussi que c'est grâce aux musulmans andalous que les chrétiens
ont redécouvert au Moyen-Âge la raison aristotélicienne
et qu'à leur suite, Albert le Grand et bien d'autres se sont
battus toute leur vie pour rendre la raison intelligible aux théologiens
latins. Aujourd'hui encore, selon la pensée officielle romaine,
la raison doit rester soumise à la révélation,
ce qui la limite considérablement.
Le Pape, lorsqu'il parle de « la » doctrine
musulmane, veut nous faire croire qu'elle est unique, comme il voudrait
que la doctrine chrétienne soit unique. Mais nous savons
que c'est dans la diversité des doctrines que se manifeste
la richesse des religions. Amalgamant toutes les conceptions musulmanes
sur Dieu en une seule, le Pape ne peut que s'attirer de vives ripostes.
Il n'est pas étonnant que, dans le climat actuel d'exaspération,
certains en profitent.
Henri
Persoz (16-09-06)
Henri Persoz est ingénieur et théologien,
fin connaisseur de l'islam, il a en particulier écrit pour
Évangile & liberté :
-
"La révélation dans l’islam
moderniste" , N°198 
-
"L'Islam libéral a toujours existé",
N°182
haut 
Benoit XVI et l'islam
Les faits
1. Comme il faut toujours juger sur pièces,
j'ai lu sur le site internet du Vatican le texte intégral de
la conférence prononcée par Benoit XVI à l'Université
de Ratisbonne le 12 septembre 2006. Il s'y exprime plus comme le professeur
qu'il a été qu'il ne délivre un message papal.
Entre parenthèses, cette leçon adresse des critiques
assez vives et très discutables à la Réforme
et au protestantisme libéral dont nous aurions, nous aussi,
quelques raisons de nous froisser.
2. Cette leçon part d'une citation d'un empereur
byzantin de la fin du quatorzième siècle qui déclare
que « ne pas agir raisonnablement est contraire à la
nature divine ». C'est cette idée que commente et développe
le pape.
Selon l'habitude universitaire, Benoit XVI replace
cette citation dans son contexte, celui d'une controverse entre chrétiens
et musulmans. Comme exemple de conduite déraisonnable, l'empereur
byzantin mentionne le comportement des musulmans qui convertissent
par force, ce qui est déraisonnable parce que contraire à
la nature de Dieu et à celle de l'âme humaine. Entre
parenthèses, les huguenots auraient bien aimé que le
catholicisme français du dix-huitième siècle
professe et applique ce principe.
3. Les musulmans ont très mal réagi à
ce point de l'exposé du pape ; ils ont estimé que le
pape affirmait qu'existait un lien intrinsèque entre l'islam
et la violence et que l'islam est contraire à la raison (alors
qu'il se veut en accord avec elle). Il est possible, voire probable
que telle était bien la pensée de l'empereur byzantin
cité par Benoit XVI. Mais le pape ne l'approuve ni ne le désavoue
(même s'il relève « l'étonnante brusquerie
» du propos). Comme il le rappelle en réponse aux protestations
musulmanes, il se contente de citer, et de cette citation il ne retient
ensuite qu'un seul élément, à savoir que ce qui
va contre la raison va contre Dieu.
Réactions
1. Dans la littérature chrétienne, on
trouve des centaines de textes d'auteurs théologiquement plus
prestigieux qui affirment l'accord fondamental de la foi et de la
raison sans aucune allusion à l'islam. Pourquoi Benoit XVI
est-il allé chercher cette citation-là ?
2. Si ces propos ont fait tant de bruit, c'est en raison
de la personnalisation abusive de l'autorité ecclésiale,
spirituelle et théologique qu'implique le statut du pape dans
l'Église catholique romaine. Beaucoup, parmi les non chrétiens
comme parmi les chrétiens, prennent sa parole pour la parole
même du christianisme et, du coup, elle prend une ampleur et
un portée excessives. La citation que pouvait faire sans grand
inconvénient le professeur Ratzinger dans un colloque universitaire,
le pape doit se l'interdire à causes des répercussions
démesurées qu'on donne à ses propos. Sa fonction
lui confère de très grands pouvoirs et fait de lui un
prisonnier au discours enchaîné. Il ne peut plus contribuer,
comme tout le monde, à un débat universitaire où
on s'enrichit et on se corrige mutuellement ; qu'il le veuille ou
non, il est celui qui tranche. Une maladresse de sa part soulève
une tempête. Avec cette affaire, on touche du doigt les conséquences
perverses d'un système de gouvernement ou de leadership aussi
absurde que celui de la papauté.
3. Les occidentaux ne mesurent pas toujours les blessures
profondes et toujours à vif du monde musulman. Les musulmans
ont le sentiment d'être traités avec un mépris
et une arrogance insupportables par les chrétiens. Alors que
fréquemment, nous les jugeons dangereux et conquérants,
ils ont, quant à eux, l'impression d'être les victimes
d'agressions continuelles qui portent atteinte à leurs droits
et qui tendent à détruire leur personnalité.
De nombreuses raisons historiques expliquent ce sentiment
; on peut l'estimer fondé ou exagéré ou faux
; quoi qu'il en soit il existe et on doit en tenir compte dans le
dialogue interreligieux. Il nous faut être extrêmement
attentif à ne pas blesser les musulmans quand nous exprimons
nos désaccords avec eux, et de le faire de manière aussi
équitable et nuancée que nécessaire.
Mais à l'inverse, il importe que les musulmans
comprennent que les critiques ne sont pas forcément insultantes
et qu'ils s'efforcent d'y réagir autrement que par des invectives
ou des manifestations de violence. On a le droit de formuler ses réserves,
ses objections et on a le devoir d'écouter les réponses
argumentées et les réfutations savantes ; les unes et
les autres font avancer le débat et dissipent des incompréhensions.
Le dialogue interreligieux interdit la polémique qui cherche
à écraser et à humilier l'autre ; par contre,
il exige qu'on ne taise pas les divergences, mais qu'on les précise,
qu'on les approfondisse et qu'on y réfléchisse.
André
Gounelle (16-09-06)
André Gounelle, professeur honoraire de la Faculté
libre de théologie protestante, est l'auteur de nombreux livres
de théologie, il est régulièrement collaborateur
d'Évangile et liberté et membre de l'IARF (International
Association for Religious Freedom).
Réaction de lecteurs d'Évangile et liberté
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